Ali Baba et les Quarante Voleurs
Mais lorsque fut la huit cent cinquante-troisième nuit
Elle dit :
… Et, sans les bousculer autrement, il reprit avec eux le chemin de la ville.
Or, en arrivant devant sa maison, Ali Baba trouva la porte fermée de l’intérieuren dedans avec le gros loquet en bois, et se dit : « Si j’essayais sur elle le pouvoir de la formulela vertu de la formule ? » Et il dit : « Sésame, ouvre-toi ! » Et aussitôt la porte, se séparant d’avec son loquet, s’ouvrit toute grande. Et Ali Baba, sans annoncer autrement son arrivée, pénétra avec ses ânes dans la petite cour de sa maison. Et il dit, en se tournant vers la porte : « Sésame, referme-toi ! » Et la porte, tournant sur elle-même, alla rejoindre sans bruit son loquet. Ali Baba fut ainsi convaincu de détenir désormais un incomparable secret, doué d’une puissance mystérieuse. Pour l’acquérir, il n’avait subi qu’une émotion passagère, surtout due à l’air rébarbatif des quarante et à l’aspect farouche de leur chefEt Ali Baba fut de la sorte convaincu qu’il était désormais détenteur d’un incomparable secret doué d’une puissance mystérieuse, dont l’acquisition ne lui avait guère coûté d’autre tourment qu’une émotion passagère plutôt due à la mine rébarbative des quarante et à l’aspect farouche de leur chef.
Lorsque l’épouse d’Ali Baba vit les ânes dans la cour et Ali Baba en train de les décharger, elle accourut en frappant ses paumes l’une contre l’autre de surprise, et s’écria : « Ô homme, comment as-tu fait pour ouvrir la porte dont j’avais moi-même fermé le loquet ? Le nom d’Allah sur nous tous ! Et qu’apportes-tu, en ce jour béni, dans ces gros sacs si lourds que je n’ai jamais vus à la maison ? » Et Ali Baba, sans répondre à la première question, dit : « Ces sacs nous viennent d’Allah, ô femme. Mais toi, viens m’aider à les porter dans la maison, au lieu de me tourmenter de questions sur les portes et les loquets. » Et l’épouse d’Ali Baba, retenant sa curiositécomprimant sa curiosité, vint l’aider à charger les sacs sur son dos et à les porter, l’un après l’autre, à l’intérieur de la maison. Et comme elle les palpait chaque fois, elle sentit qu’ils contenaient de la monnaie, et pensa que cette monnaie devait être de la vieille monnaie de cuivre ou quelque chose de semblablequelque chose d’approchant. Et cette découverte, bien qu’encore très incomplète et loin de la réalité, la plongea dans une grande inquiétudequoique fort incomplète et bien au-dessous de la réalité, jeta son esprit dans une grande inquiétude. Et elle finit par se persuader que son époux avait dû s’associer à des voleurs ou autres gens semblables, sinon comment s’expliquer la présence de tant de sacs pesants de monnaie ? Aussi, quand tous les sacs furent portés à l’intérieur, elle ne put davantage se retenir, et, éclatant soudain, elle se mit à se frapper les joues de ses deux mains, et à se déchirer les habits, en s’écriant : « Ô notre calamité ! Ô perte sans espoir de nos enfantsÔ perte sans recours de nos enfants ! Ô potence ! »
En entendant les cris et les lamentations de son épouse, Ali Baba fut indigné au plus haut pointfut à la limite de l’indignation et lui cria : « Potence dans ton œil, ô maudite ! Pourquoi pousses-tu ces hurlementsQu’as-tu à ululer ainsi de travers ? Et pourquoi veux-tu attirer sur nos têtes le châtiment des voleurs ? » Elle dit : « Le malheur va entrer dans la maison avec ces sacs de monnaie, ô fils de l’oncle. Par ma vie sur toi, hâte-toi de les remettre sur le dos des ânes et de les transporter loin d’ici. Car mon cœur n’est pas tranquille de les savoir dans notre maison ! » Il répondit : « Allah confonde les femmes dénuées de jugement ! Je vois bien, ô fille de l’oncle, que tu t’imagines que j’ai volé ces sacs ! Eh bien, détrompe-toi et rafraîchis tes yeux, car ils nous viennent du Rétributeur, qui m’a fait rencontrer ma destinée aujourd’hui dans la forêt. D’ailleurs je vais te raconter comment s’est faite cette rencontre, mais pas avant que j’aie vidé ces sacs, pour t’en montrer le contenu. »
Et Ali Baba, prenant les sacs par un bout, les vida, l’un après l’autre, sur la natte. Et des masses d’or s’écroulèrent sonores, en lançant des feux par milliers dans la pauvre chambre du bûcheron. Et Ali Baba, triomphant de voir sa femme éblouie de ce spectacle, s’assit sur le tas d’or, ramena ses jambes sous lui, et dit : « Écoute-moi maintenant, ô femme ! » Et il lui fit le récit de son aventure depuis le commencement jusqu’à la fin, sans omettre un détail. Mais il n’y a point d’utilité à la répéter.
Lorsque l’épouse d’Ali Baba eut entendu le récit de l’aventure, elle sentit l’épouvante faire place dans son cœur à une grande joie, et elle se dilata et s’épanouit, et dit : « Ô jour de lait, ô jour de blancheur ! Louanges à Allah qui a fait entrer dans notre demeure les biens mal acquis de ces quarante bandits de grand cheminquarante bandits coupeurs de routes, et qui a ainsi rendu permis ce qui était interditqui a rendu de la sorte licite ce qui était illicite. Il est le Généreux, le Rétributeur ! »
Et elle se leva aussitôt, à l’instant mêmeà l’heure et à l’instant, et s’assit sur ses talons devant le tas d’or, et se mit à compterse mit en devoir de compter un par un les innombrables dinars. Mais Ali Baba se mit à rire et lui dit : « Que fais-tu là, ô pauvre ? Comment peux-tu songer à compter tout cela ? Lève-toi plutôt, et viens m’aider à creuser une fosse dans notre cuisine, pour enfouir au plus vite tout cet or, et faire ainsi disparaître ses traces. Sinon nous risquons fort d’attirer sur nous la convoitise des voisinsla cupidité des voisins et des officiers de police ! » Mais l’épouse d’Ali Baba, qui aimait l’ordre en toute chose, et qui tenait à se faire une idée exacte de la quantité de richesses qu’ils recevaient en ce jour bénià se faire une idée exacte sur la quantité des richesses qui leur entraient en ce jour béni, répondit : « Non certes, je ne veux pas m’attarder à compter cet or. Mais je ne puis le laisser enfouir sans l’avoir au moins pesé ou mesuré. C’est pourquoi je te supplie, ô fils de l’oncle, de me donner le temps d’aller chercher une mesure en bois dans le voisinage. Et je le mesurerai pendant que tu creuseras la fosse. Et de la sorte nous saurons ce que nous pouvons dépenser pour nos enfants, pour le nécessaire comme pour le superfluce sera à bon escient que nous pourrons dépenser le nécessaire et le superflu sur nos enfants ! »
Et Ali Baba, bien que cette précaution lui paraisse au moins inutilebien que cette précaution lui parût pour le moins superflue, ne voulut pas contrarier sa femme dans une occasion si pleine de joie pour eux tous, et lui dit : « Soit ! Mais va et reviens vite, et surtout prends bien garde de divulguer notre secret ou d’en dire le moindre mot ! »
AlorsLors donc l’épouse d’Ali Baba sortit à la recherche de la mesure en question, et pensa que le plus court serait d’aller en demander une à l’épouse de Kassim, le frère d’Ali Baba, dont la maison ne se trouvait pas loin de là. Et elle entra chez l’épouse de Kassim, la riche, la pleine de vanitéla pleine d’infatuation, celle qui ne daignait jamais inviter chez elle le pauvre Ali Baba et sa femme, parce qu’ils n’avaient ni fortune ni relations. Jamais elle n’avait envoyé la moindre sucrerie à leurs enfants, pour les fêtes et les anniversaires. Jamais elle ne leur avait même acheté une poignée de pois chiches, comme en achètent les très pauvres gens aux enfants des très pauvres genscelle qui ne daignait jamais inviter à quelque repas chez elle le pauvre Ali Baba ni sa femme, vu qu’ils étaient sans fortune ni relations, celle qui n’avait jamais envoyé la moindre sucrerie aux enfants d’Ali Baba, lors des fêtes et anniversaires, ni même acheté pour eux une poignée de pois chiches comme en achètent les très pauvres gens aux enfants des très pauvres gens. Et, après les salams de cérémonie, elle la pria de lui prêter une mesure en bois pour quelques moments.
Lorsque l’épouse de Kassim eut entendu ce mot de mesure, elle fut extrêmement étonnée, car elle savait Ali Baba et sa femme très pauvres, et elle ne comprenait pas à quoi leur servirait cet ustensile. D’ordinaire, seuls ceux qui possèdent de grandes provisions de grains s’en servent. Les autres se contentent d’acheter leur grain du jour ou de la semaine chez le marchand de grainselle ne pouvait comprendre à quel usage ils destinaient cet ustensile dont ne se servent d’ordinaire que les propriétaires de grandes provisions de grains, tandis que les autres se contentent d’acheter leur grain du jour ou de la semaine chez le grainetier. Certes, en d’autres circonstances, elle lui aurait sans doute tout refusé, sous n’importe quel prétexte. Mais, cette fois, sa curiosité était trop éveillée pour laisser échapper l’occasion de la satisfaireAussi, bien qu’en d’autres circonstances elle lui eût, sans aucun doute, tout refusé, sous n’importe quel prétexte, elle se sentit, cette fois, trop allumée de curiosité pour laisser échapper cette occasion de se satisfaire. Elle lui dit donc : « Qu’Allah augmente sur vos têtes ses faveurs ! Mais cette mesure, ô mère d’Ahmad, la veux-tu grande ou petite ? » Elle répondit : « Plutôt petite, ô ma maîtresse ! » Et l’épouse de Kassim alla chercher la mesure en question.
Or, ce n’était point en vain que cette femme était un produit de vente d’entremise — qu’Allah refuse ses grâces aux produits de cette espèce, et qu’il confonde toutes les rouées ! — car, voulant à tout prix savoir quelle sorte de grain sa parente pauvre voulait mesurer, elle s’avisa d’une ruse trompeuseune supercherie comme en ont toujours entre leurs doigts les filles de putains. Elle courut, en effet, prendre du suif, une graisse animaleprendre du suif, et en enduisit adroitement le fond de la mesure, en-dessous, du côté où se pose cet ustensile. Puis elle revint auprès de sa parente, en s’excusant de l’avoir fait attendre, et lui remit la mesure. Et la femme d’Ali Baba se confondit en remerciements, et se hâta de revenir chez elle.
Et elle commença par poser la mesure au milieu du tas d’or. Et elle se mit à l’emplir et à la vider un peu plus loin, en marquant sur le mur, avec un morceau de charbon, autant de traits noirs qu’elle l’avait vidée de fois. Et comme elle venait d’achever son travail, Ali Baba rentra, ayant fini, de son côté, de creuser la fosse dans la cuisine. Et son épouse lui montra sur le mur les traits au charbon, en exultant de joie, et lui laissa le soin d’enfouir tout l’or, pour aller elle-même en toute hâteen toute diligence rendre la mesure à l’impatiente épouse de Kassim. Et elle ne savait pas, la pauvre ! qu’un dinar d’or s’était attaché au-dessous de la mesure, grâce au suif de la perfidie.
Elle remit donc la mesure à sa riche parente, la vendue de l’entremetteuse, et la remercia beaucoup et lui dit : « J’ai voulu te la rendre à tempsJ’ai voulu être exacte avec toi, ô ma maîtresse, afin qu’une autre fois ta bonté ne se décourage pas à mon égard. » Et elle reprit son cheminelle s’en alla en sa voie. Et voilà pour l’épouse d’Ali Baba !
Quant à l’épouse de Kassim, la ruséela rouée, elle attendit seulement que sa parente ait le dos tourné pour retournerelle n’attendit que le dos tourné de sa parente pour retourner la mesure en bois, et en regarder le dessous. Et elle fut absolument stupéfaiteelle fut à la limite de la stupéfaction en voyant une pièce d’or collée dans le suif, au lieu de quelque grain de fève, d’orge ou d’avoine. Et la peau de son visage devint jaune comme le safran, ses yeux noirs comme du bitume très foncé. Et son cœur fut pétri de jalousie et de dévorante envieEt de safran devint la peau de son visage et de bitume très foncé la couleur de ses yeux. Et pétri de jalousie et de dévorante envie devint son cœur. Et elle s’écria : « La destruction sur leur demeure ! Depuis quand ces misérables ont-ils comme ça de l’or par poids et par mesures ? » Et dans la fureur inexprimable où elle était, elle ne put attendre que son époux soit rentréelle ne put attendre que son époux fût rentré de sa boutique ; mais elle envoya sa servante le chercher en toute hâte. Et dès que l’essoufflé Kassim eut franchi le seuil de la maison, elle l’accueillit par des exclamations furibondes, tout comme si elle l’avait surpris en train de triturer quelque jeune garçon.
Puis, sans lui laisser le temps de reprendre ses esprits sous cette tempêtele temps de se reconnaître sous cette tempête, elle lui mit sous le nez le dinar d’or en question, et lui cria : « Tu le vois ! Eh bien, ce n’est que le reste de ces misérables ! Ah, tu te crois riche, et tu te félicites tous les jours d’avoir boutique et clients, alors que ton frère n’a que trois ânes pour tout lot ! Détrompe-toi, ô cheikh ! Car Ali Baba, ce fagoteur, ce ventre creux, ce rien du tout, ne se contente pas de compter son or comme toi, lui : il le mesure ! Par Allah ! il le mesure, comme fait le grainetier de son grain ! »
Et, dans un orage de paroles, de cris et de vociférations, elle le mit au courant de l’affaire, et lui expliqua de quel stratagème elle s’était servie pour faire la stupéfiante découverte de la richesse d’Ali Baba. Et elle ajouta : « Ça n’est pas tout ça, ô cheikh ! À toi maintenant de découvrir la source de la fortune de ton misérable frère, cet hypocrite maudit qui feint la pauvreté et manie l’or par mesures et par brassées ! »
En entendant ces paroles de son épouse, Kassim ne douta pas de la réalité de la fortune de son frère. Et loin de se réjouir de savoir le fils de son père et de sa mère désormais à l’abri du besoinEt loin de se trouver heureux de savoir le fils de son père et de sa mère à l’abri désormais de tout besoin, et de se réjouir de son bonheur, il en conçut une jalousie amère et sentit sa poche à bile éclater de dépitune jalousie bilieuse et sentit éclater de dépit sa poche à fiel…
— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.