Le Pêcheur et le Génie
伊斯法罕调式加泽尔
Histoire du prince et de la goule
Le roi en question avait un fils passionné de chasse et de chasse à courreun fils fort enflammé pour la chasse et la chasse à courre, et il avait aussi un vizir. Ce roi ordonna à ce vizir d’être avec son fils partout où il irait. Ce fils, un jour d’entre les jours, sortit à la chasse et à la chasse à courre, et avec lui sortit le vizir de son père. Et tous deux s’en allèrent, et virent une bête monstrueuse. Et le vizir dit au fils du roi : « À toi ! sus à cette bête fauve et poursuis-la ! » Et le prince se mit à poursuivre la bête jusqu’à ce qu’on le perde de vuejusqu’à ce qu’il disparût aux yeux. Et tout à coup la bête disparut dans le désert. Et le prince fut fort perplexe, et ne savait plus où aller, quand il vit au haut du chemin une jeune esclave qui pleurait. Le prince lui dit : « Qui es-tu ? » Elle répondit : « La fille d’un roi d’entre les rois de l’Inde. Pendant que je cheminais dans le désert avec la caravane, l’envie de dormir me prit et je tombai de ma monture sans m’en apercevoir. Et je me trouvai abandonnée toute seule et fort perplexe ! » Quand le prince entendit ces paroles, il fut touché de compassion et la porta sur le dos de sa monture et la mit en croupe et partit. En passant dans une petite île déserte, l’esclave lui dit : « Ô mon maître, je voudrais faire mes besoinsje désirerais faire passer une nécessité ! » Alors il la descendit dans l’îlot, et, voyant qu’elle tardait trop et qu’elle était trop lente, il entra derrière elle sans qu’elle s’en aperçoivesans qu’elle s’en aperçût : or c’était une goule ! Et elle disait à ses enfants : « Ô mes enfants, aujourd’hui je vous ai amené un jeune garçon bien gras ! » Et ils lui dirent : « Oh ! porte-le-nous, ô notre mère, pour que nous le mangions dans nos ventres ! » Lorsque le prince entendit leurs paroles, il ne douta plus de sa mort, et ses muscles frémirent, et il fut plein de terreur pour lui-même, et il revint. Quand la goule sortit [de sa tanière] elle vit qu’il avait peur comme un poltron et qu’il tremblait, et elle lui dit : « Qu’as-tu à avoir peur ? » Il répondit : « J’ai un ennemi dont j’ai peur. » Et la goule lui dit : « Toi, tu m’as bien dit ceci : Je suis un prince… ? » Il répondit : « Oui, en vérité. » Elle lui dit : « Alors pourquoi ne donnes-tu pas quelque argent à ton ennemi pour le satisfaire ? » Il répondit : « Oh ! il ne se satisfait pas avec l’argent, et il ne se satisfait que de la vie de sa victimeil ne se satisfait qu’avec l’âme ! Or, moi j’en ai bien peur, et je suis un homme victime de l’injustice ! » Elle dit : « Si tu es opprimé, comme tu le prétends, tu n’as qu’à demander l’aide d’Allah contre ton ennemi ; et Il te protégera de ses maléficesIl te sauvegardera de ses maléfices et des maléfices de tous ceux dont tu as peur ! » Alors le prince leva la tête vers le ciel, et dit : « Ô Toi, qui réponds à l’opprimé s’il t’implore, et lui découvres le mal, fais-moi triompher de mon ennemi, et éloigne-le de moi, car tu as le pouvoir sur tout ce que tu désires ! » — Lorsque la goule entendit cette prière, elle disparut. Et le prince retourna auprès du roi, son père, et lui rapporta le mauvais conseil du vizir ! Et le roi ordonna la mort du vizir ! »
[Ensuite le vizir du roi Iounane continua en ces termes :]
« Et toi, ô roi, si tu te fies à ce médecin, il te fera mourir de la pire des morts. Et, bien que tu l’aies comblé de faveursmalgré que tu l’aies comblé de faveurs, et que tu en aies fait ton intime, il prépare tout de même ta mort. Ne vois-tu pas pourquoi il t’a délivré de la maladie par l’extérieur de ton corps avec une chose que tu as tenue à la main ? Et ne crois-tu pas que c’est simplement pour causer ta perte avec une seconde chose qu’il te fera tenir encore ? » Alors le roi Iounane dit : « Tu dis vrai ! Qu’il soit fait selon ton avis, ô mon vizir de bon conseil. Car il est fort probable que ce médecin est venu en cachette comme un espion pour causer ma perte. En effet, s’il m’a délivré avec une chose que j’ai tenue à la main, il peut fort bien me perdre avec, par exemple, une chose qu’il me ferait sentir ! » Puis le roi Iounane dit à son vizir : « Ô vizir, que devons-nous faire de lui ? » Et le vizir répondit : « Il faut immédiatement envoyer quelqu’un le chercherIl faut envoyer immédiatement près de lui quelqu’un le mander ; et, quand il se présentera ici, il faut le frapper à travers la nuque, et tu arrêteras ainsi ses maléfices, et tu en seras débarrassé, et tu seras tranquille. Trahis-le donc avant qu’il ne te trahisse ! » Et le roi Iounane dit : « Tu dis vrai, ô vizir ! » Puis le roi envoya chercher le médecinenvoya mander le médecin qui se présenta joyeux, ignorant ce qu’avait décidé le Clément. — Le poète dit en vers :
Ô toi, qui redoutes les coups du Destin, tranquillise-toi ! Ne sais-tu que tout est entre les mains de Celui qui a formé la terre ?
Car ce qui est écrit est écrit et ne s’efface point ! Et quant à ce qui n’est pas écrit, tu n’as point à le redouter.
— Et toi, Seigneur ! pourrais-je jamais passer un jour sans chanter tes louanges ! Et pour qui réserverais-je le don merveilleux de mon style rythmé et ma langue de Poète !
Chaque nouveau don que je reçois de tes mains, Seigneur, est plus beau que le précédent, et me vient avant même que je le désiremême avant son désir !
Aussi, comment pourrais-je ne point chanter ta gloire, toute ta gloire, et te louer en mon âme et en public !
Mais, je dois te l’avouer, jamais ma bouche n’aura d’éloquence assez belle, mon dos assez de force, soit pour chanter, soit pour porter les bienfaits dont tu m’as comblé !
— Ô toi, qui es dans la perplexité, remets tes affaires entre les mains d’Allah, le seul Sage ! Et cela fait, ton cœur n’a plus rien à redouter de la part des hommes.
Sache aussi que rien ne se fait par ta volonté, mais par la volonté seule du Sage des Sages !
Ne désespère donc jamais, et oublie toutes les tristesses et tous les soucis ! Ne sais-tu que les soucis usent le cœur du plus ferme et du plus fort ?
Laisse donc tout. Nos projets ne sont que projets d’esclaves impuissants en face du seul Ordonnateur ! Laisse-toi aller ! Et tu goûteras un bonheur durabletu goûteras la félicité durable.
Quand donc se présenta le médecin Rouiane, le roi lui dit : « Sais-tu pourquoi je t’ai fait venir en ma présence ? » Et le médecin répondit : « Nul ne sait l’inconnu, si ce n’est Allah le Très-Haut ! » Le roi lui dit : « Je t’ai fait venir pour ta mort, et pour te retirer ton âme ! » Et le médecin Rouiane, à ces paroles, fut prodigieusement étonné, au-delà de toute mesurefut prodigieusement étonné du plus prodigieux étonnement, et dit : « Ô roi, pourquoi me tueras-tu, et quelle faute ai-je commisequelle faute a été par moi commise ? » Et le roi lui répondit : « On dit que tu es un espion, et que tu es venu pour me tuer. Or, moi, je vais te tuer avant que tu ne me tues ! » Puis le roi cria au bourreauau porte-glaive et lui dit : « Frappe le cou de ce traître, et délivre-nous de ses maléfices ! » Et le médecin dit : « Épargne-moiConserve-moi, et Allah t’épargneraAllah te conservera ! Et ne me tue pas, sinon Allah te tuera ! »
— Puis il lui répéta sa prièreil lui réitéra sa prière, comme moi je l’avais fait en m’adressant à toi, ô toi, l’éfrit, sans que tu m’aies exaucé ; et, au contraire, tu persistais à vouloir ma mort. —
Ensuite le roi Iounane dit au médecin : « Je ne saurais avoir confiance ni être tranquille avant de t’avoir tué. Car si tu m’as délivré avec une chose que j’ai tenue à la main, je crois fort que tu me tueras avec une chose que je sentirai, ou d’une autre façon ! » Et le médecin dit : « Ô roi, est-ce là ma récompense ? Est-ce ainsi que tu rends le mal pour le bien ! » Mais le roi dit : « Il faut absolument ta mort sans retard ! » Lorsque le médecin eut bien vérifié que le roi voulait sa mort sans recours, il pleura et s’affligea à cause des services rendus à ceux qui n’en étaient point dignes. — Sur ce sujet le poète dit :
La jeune et folle Maïmouna est vraiment dénuée de toute élévation d’esprit ! Mais son père, au contraire, est un homme plein de cœur et compte parmi les plus doués.
Aussi, regardez-le ! il ne marche qu’une lumière à la main, et, de la sorte, il évite la boue des chemins, la poussière des routes, et les glissades dangereuses !…
Après cela, le bourreaule porte-glaive s’avança, banda les yeux du médecin, et, tirant son glaive, il dit au roi : « Avec ta permission ! » Mais le médecin continuait à pleurer et à dire au roi : « Épargne-moiConserve-moi, et Allah t’épargneraAllah te conservera ; et ne me tue pas, sinon Allah te tuera ! » Et il récita les vers du poète :
Mes conseils à moi n’ont eu aucun succès, et les conseils des ignorants ont réussi ! Et je n’ai récolté que le mépris.
Aussi, si je vis encore, je me garderai bien de donner un conseil ! Et si je meurs, mon exemple servira aux autres pour empêcher leur langue de parler.
Puis il dit au roi : « Est-ce là ma récompense ? Voici que tu me traites comme l’a fait un crocodile ! » Alors le roi dit : « Mais quelle est cette histoire de ce crocodile ? » Et le médecin dit : « Oh ! il m’est impossible de te la raconter pendant que je suis dans cet état. Oh ! par Allah sur toi ! épargne-moiconserve-moi, et Allah t’épargneraAllah te conservera ! » Puis il se mit à verser des larmes abondantes. — Alors quelques-uns des favoris du roi se levèrent et dirent : « Ô roi, épargne la vie de ce médecin à notre demandefais-nous grâce du sang de ce médecin, car nous ne l’avons jamais vu en faute contre toi ; au contraire nous l’avons vu te délivrer de ta maladie qui avait résisté aux médecins et aux savants ! » — Le roi leur répondit : « Vous ignorez le motif de la mort de ce médecin : si je lui laissais la viesi je le conservais, je serais perdu sans recours, car celui qui m’a libéré de la maladie en me faisant tenir une chose à la main pourra bien me tuer en me donnant quelque chose à sentir. Or, moi, j’ai bien peur qu’il ne me tue pour toucher le prix convenu de ma mort, car c’est probablement un espion qui n’est venu ici que pour me tuer. Sa mort est donc nécessaire. Après quoi je serai sans crainte pour moi-même ! » Alors le médecin dit : « Épargne-moiConserve-moi pour qu’Allah t’épargneAllah te conserve, et ne me tue pas, sinon Allah te tuera ! »
— Mais, ô toi l’éfrit ! lorsque le médecin s’assura que le roi devait le tuer sans recours, il lui dit : « Ô roi ! si ma mort est réellement nécessaire, accorde-moi un délai pour rentrer chez moi et régler toutes mes affaires. Je veux demander à ma famille et à mes voisins de se charger de mon enterrement, et surtout donner mes livres de médecine en cadeauaccorde-moi un délai que je descende à ma maison, pour me libérer de toutes choses et recommander à mes parents et à mes voisins de se charger de mon enterrement, et surtout pour donner en cadeau mes livres de médecine. D’ailleurs, j’ai un livre qui est vraiment ce que les livres ont de meilleur, le plus rare des livres raresl’extrait des extraits et le rare des rares, que je veux t’offrir en présent pour que tu le conserves précieusement dans ton armoire. » Alors le roi dit au médecin : « Et quel est ce livre ? » Il répondit : « Il contient des choses inestimables, et le moindre des secrets qu’il révèle est celui-ci : Si tu me coupes la tête, ouvre le livre et compte trois feuilles en les tournant ; lis ensuite trois lignes de la page de gauche, et alors la tête coupée te parlera et te répondra à toutes les questions que tu lui poseras ! » À ces paroles, le roi s’émerveilla au-delà de toute mesures’émerveilla à la limite de l’émerveillement, et se trémoussa de joie et d’émotion, et dit : « Ô médecin !… Même si je te coupais la tête, tu parlerais ? » Il répondit : « Oui, en vérité, ô roi ! c’est bien là, en effet, une chose prodigieuse. » Alors le roi lui permit de s’en aller, mais sous la surveillance de gardiensmais entre des gardiens ; et le médecin descendit à sa maison et termina ce jour-là ses affaires, et le second jour aussi. Puis il remonta au diwan, et aussi vinrent les émirs, les vizirs, les chambellans, les nawabs8 et tous les chefs du royaume, et le diwan devint comme un jardin plein de fleurs. Alors le médecin entra au diwan et se tint debout devant le roi, en tenant un livre très vieux et une petite boîte pour les remèdes des yeuxune petite boîte à collyre contenant une poudre. Puis il s’assit et dit : « Qu’on m’apporte un plateau ! » On lui apporta un plateau ; il y versa la poudre et l’étendit à la surface. Il dit alors : « Ô roi ! prends ce livre, mais ne t’en sers pas avant de me couper la tête. Lorsque tu l’auras coupée, pose-la sur ce plateau, et ordonne qu’on la presse contre cette poudre pour arrêter le sangpour étancher le sang ; puis tu ouvriras le livre ! » Mais le roi, dans sa hâte, ne l’écoutait déjà plusme l’écoutait déjà plus : il prit le livre et l’ouvrit mais il trouva les feuilles collées les unes aux autres. Alors il mit son doigt à la bouche, le mouilla avec sa salive, et réussit à ouvrir la première feuille. Et il fit le même manège pour la deuxième et la troisième feuilles, et chaque fois les feuilles ne s’ouvraient qu’avec grande difficulté. De cette manière, le roi ouvrit six feuilles, essaya de lire, mais ne put y trouver aucune espèce d’écriture. Et le roi dit : « Ô médecin, il n’y a rien d’écrit ! » Le médecin répondit : « Tourne davantage de la même manière ! » Et le roi continua à tourner davantage les feuillets. Mais à peine quelques moments s’étaient-ils écoulés, que le poison circula dans le corps du roile poison circula dans le système du roi, à l’instant et à l’heure mêmes : car le livre était empoisonné. Et alors le roi tomba en de terribles convulsions, et s’écria : « Le poison circule ! » — Et là-dessus le médecin Rouiane se mit à improviser des vers, disant :
Ces juges ! Ils ont jugé, mais en outrepassant leurs droits, et en dépit de toute justice ! Et pourtant, ô Seigneur, la justice existe !
À leur tour, on les a jugés ! S’ils avaient été intègres et bons, on les aurait épargnéson les eût épargnés ! Mais ils ont opprimé, et le sort les a opprimés et les a accablés des pires malheursdes pires tribulations !
Ils sont devenus un objet de risée et la pitié du passant ! C’est la loi ! Ceci à cause de cela ! Et la Destinée n’a fait que s’accomplir avec logique !
Comme Rouiane, le médecin, finissait sa récitation, le roi à l’instant même tomba mort.
— Or, maintenant apprends, ô toi, l’éfrit ! que si le roi Iounane avait épargné le médecin Rouianeavait conservé le médecin Rouiane, Allah l’aurait épargnéAllah l’aurait conservé à son tour. Mais il avait refusé, et avait résolu sa mort.
Et toi, ô l’éfrit ! si tu avais voulu m’épargnersi tu avais voulu me conserver, Allah t’aurait épargnéAllah t’aurait conservé. »
— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit luire le matin, et s’arrêta discrètement. Et sa sœur Doniazade lui dit : « Que tes paroles sont délicieuses ! » Elle répondit : « Mais qu’est cela comparé à ce que je vous raconterai la nuit prochaine, si je suis encore en vie et que le Roi veuille m’épargnerque le Roi veuille me conserver ! » Et ils passèrent cette nuit-là dans le bonheur complet et la félicité jusqu’au matin. Puis le roi monta à son diwan. Et lorsqu’il eut clos la séance du conseillorsqu’il eut levé le diwan, il rentra dans son palais et se réunit avec les siens.
Schahrazade dit :
Il m’est parvenu, ô Roi fortuné, que lorsque le pêcheur dit à l’éfrit : « Si tu m’avais épargné, je t’aurais épargnéSi tu m’avais conservé, je t’aurais conservé ; mais tu n’as voulu que ma mort, et moi, je te ferai mourir emprisonné dans ce vase, et je te jetterai dans cette mer ! » — alors l’éfrit s’écria et dit : « Par Allah sur toi ! ô pêcheur, ne le fais pas ! Et épargne-moiconserve-moi généreusement, sans trop me gronder pour mon action, car si, moi, j’ai été criminel, toi, sois bienfaisant ; et les proverbes connus disent : Ô toi qui fais le bien à celui qui fait le mal, pardonne entièrement le crime du malfaiteur ! Et toi, ô pêcheur, ne me fais point comme a fait Oumama avec Atika ! » Le pêcheur dit : « Et quelle est leur histoireEt quel est leur cas ? » L’éfrit répondit : « Ce n’est pas le moment de raconterCe n’est pas le temps de raconter, alors que je suis en prison ; lorsque tu m’auras fait sortir, je te raconterai leur histoireje te parlerai de leur cas ! » Le pêcheur dit : « Oh, non ! il faut absolument que je te jette à la mer, sans qu’il puisse te rester un moyen d’en sortir ! Lorsque je t’implorais et que j’avais recours à toi, tu ne souhaitais que ma mort sans que j’aie commissans que j’eusse commis ni une faute à ton égard ni une bassesse quelconque ; et je ne t’ai fait que du bien, car je t’ai libéré du cachot. Aussi lorsque tu t’es ainsi comporté avec moi, j’ai compris que tu étais d’une race mauvaise d’origine. Or, sache bien que je ne vais te jeter à la mer que pour avertir de ton sort quiconque essaierait de te retirerpour aviser de ton cas quiconque essayerait de te retirer, et il te rejettera une seconde fois, et alors tu séjourneras dans cette mer jusqu’à la fin des temps pour goûter tous les genres de supplice ! » L’éfrit lui répondit : « Relâche-moi, car c’est maintenant le moment de te raconter l’histoire. D’ailleurs, je te promets de ne jamais plus te faire de mal, et je te serai d’une grande utilité dans une affaire qui t’enrichira pour toujours. » Alors le pêcheur prit acte de cette promesse que, s’il le délivrait, l’éfrit ne lui ferait jamais plus de mal, mais lui rendrait service. Puis lorsqu’il se fut fermement assuré de sa sincérité et de sa promessede sa foi et de sa promesse, et qu’il lui eut fait prêter serment sur le nom d’Allah Tout-Puissant, le pêcheur ouvrit le vase. Alors la fumée se mit à monter jusqu’à ce qu’elle soit sortie complètementjusqu’à ce qu’elle fût sortie complètement ; et elle devint un éfrit au visage épouvantablement laidun éfrit épouvantable de laideur quant à la figure. L’éfrit donna un coup de pied au vase et le jeta dans la mer. Lorsque le pêcheur vit le vase prendre le chemin de la mer, il fut absolument certain d’être perduil fut certain indubitablement de sa propre perdition, il urina dans ses vêtements, et dit : « Ce n’est vraiment pas là un bon signe ! » Puis il essaya de se raffermir le cœur, et dit : « Ô éfrit, Allah le Très-Haut a dit : Il vous faut tenir le serment, car il vous en sera demandé compte ! Or, toi, tu m’as promis et juré que tu ne me trahiras pas. Si donc tu me trahis, Allah te punira, car Il est jaloux ! et, s’il est patient, Il n’est pas oublieux ; et, moi, je t’ai dit ce qu’a dit le médecin Rouiane au roi Iounane : Épargne-moiConserve-moi et Allah t’épargneraAllah te conservera ! » — À ces paroles, l’éfrit se mit à rire, et marcha devant lui, et dit : « Ô pêcheur, suis-moi ! » Et le pêcheur se mit à marcher derrière sans trop croire à son salut, et ainsi ils sortirent complètement de la ville et la perdirent de vue, et montèrent sur une montagne, et descendirent dans une vaste étendue désertedans une vaste solitude au milieu de laquelle se trouvait un lac. Alors l’éfrit s’arrêta et ordonna au pêcheur de jeter son filet et de pêcher ; et le pêcheur regarda dans l’eau et vit des poissons blancs, rouges, bleus et jaunes. À cette vue, le pêcheur s’émerveilla ; puis il jeta son filet, et, l’ayant retiré, il y vit quatre poissons, chaque poisson de couleur différente. À cette vue, il se réjouit, et l’éfrit lui dit : « Entre avec ces poissons chez le sultan et offre-les-lui, et il te donnera de quoi t’enrichir. Et maintenant, par Allah ! veuille bien accepter mes excusesagréer mes excuses, car maintenant j’ai oublié les bonnes manières depuis le temps que je suis dans la mer, voici déjà plus de mille huit cents ans, sans voir le monde à la surface de la terre ! Quant à toi, tu viendras tous les jours pêcher ici, mais rien qu’une fois ! Et maintenant, qu’Allah te tienne sous sa protection ! » Sur ce, l’éfrit frappa de ses deux pieds la terre, qui s’entrouvrit et l’engloutit.
Alors le pêcheur s’en retourna à la ville tout émerveillé de ce qui lui était arrivé avec l’éfrit ; puis il prit les poissons et les porta à sa maison ; ensuite, ayant pris un pot de terre cuite, il le remplit d’eau et y plaça les poissons, qui se mirent à frétiller dans l’eau contenue dans le pot. Puis, ayant chargé le pot sur sa tête, il s’achemina vers le palais du roi, comme le lui avait prescrit l’éfrit. Lorsque le pêcheur monta chez le roi et lui offrit les poissons, le roi s’émerveilla au plus haut points’émerveilla au comble de l’émerveillement à la vue de ces poissons que lui offrait le pêcheur, car il n’en avait jamais vu de sa vie de cette sorte et de cette espècede semblables en qualité et espèce, et il dit : « Qu’on remette ces poissons à notre cuisinière noirenotre négresse la cuisinière ! » Or, cette esclave lui avait été offerte en cadeau, depuis seulement trois jours, par le roi des Roum, et on n’avait pas encore eu le temps d’expérimenter sa cuisine. Aussi le vizir lui ordonna-t-il de faire frire le poisson, lui disant : « Ô bonne cuisinièreÔ bonne négresse, le roi me charge de te dire ceci : Je ne te garde précisément comme un trésor, ô toi la goutte de mon œil, que simplement pour le jour de l’attaque !9 — Or, fais-nous voir aujourd’hui la preuve de ton talent de cuisinière et de la qualité de tes platsla preuve de ton art en la cuisson, et la bonté de tes plats ; car le sultan vient de recevoir un homme porteur de cadeaux ! » Ayant dit cela, le vizir s’en retourna après avoir fait toutes ses recommandations : et le roi lui ordonna de donner au pêcheur quatre cents dinars. Le vizir les lui ayant donnés, le pêcheur les mit dans le pan de sa robe, et revint à sa maison, près de son épouse, tout content et joyeux. Puis il acheta à ses enfants tout ce dont ils pouvaient avoir besoin. — Et voilà pour ce qui est du pêcheur !
Quant à ce qui est de la cuisinièrela négresse, elle prit le poisson, le nettoya, et le rangea dans la poêle ; puis elle le laissa bien cuire sur un côté, et le tourna ensuite sur le second côté. Mais tout d’un coup le mur de la cuisine s’entrouvrits’entr’ouvrit, et laissa entrer dans la cuisine une jeune fille à la taille élancée, aux joues pleines et lisses, aux qualités parfaites. Ses paupières étaient fardées de khôl noir, son visage charmant, son corps gracieusement penché. Elle portait une écharpe de soie bleue sur la tête, des boucles aux oreilles, des bracelets aux poignets et des bagues ornées de pierres précieuses aux doigts. Elle tenait à la main une baguette en bambouune jeune fille à la taille élancée, aux joues pleines et lisses, aux qualités parfaites, aux paupières fardées de kohl noir, au visage gentil, au corps gracieusement penché ; elle avait sur la tête une écharpe de soie bleue, des boucles aux oreilles, des bracelets aux poignets, et aux doigts des bagues avec de précieuses pierreries ; et elle tenait à la main une baguette en bambou. Elle s’approcha et, enfonçant la baguette dans la poêle, elle dit : « Ô poisson, tiens-tu toujours ta promesse ? » À cette vue, l’esclave s’évanouit ; et la jeune fille répéta une seconde fois et une troisième fois sa question. Alors tous les poissons levèrent la tête de l’intérieur de la poêle et dirent :dirent :. « Oh, oui ! oh, oui ! » Puis ils entonnèrent en chœur cette strophe :
Si tu reviens sur tes pas, nous t’imiterons ; si tu remplis ta promesse, nous remplirons la nôtre ; mais si tu essaies d’échapper, nous insisterons jusqu’à ce que tu te sois exécuté !
À ces paroles la jeune fille renversa la poêle, et sortit par l’endroit même d’où elle était entrée, et le mur de la cuisine se souda de nouveau. Quand l’esclave reprit connaissanceQuand l’esclave se réveilla de son évanouissement, elle vit que les quatre poissons avaient brûlé et étaient devenus comme le charbon noir, et elle se dit à elle-même : « Ce pauvre poisson ! À peine à l’attaque, le voilà en dérouteÀ peine à l’attaque, que le voilà débandé ! » Et pendant qu’elle continuait à se lamenter, voici que le vizir survint derrière elle au-dessus de sa tête, et lui dit : « Porte les poissons au sultan ! » Et l’esclave se mit à pleurer et apprit au vizir l’histoire et ce qui s’ensuivitce qui s’en suivit ; et le vizir fut fort étonné et dit : « C’est vraiment une bien étrange histoire ! » Et il envoya chercher le pêcheurenvoya quérir le pêcheur, et, une fois le pêcheur amené, il lui dit : « Il faut absolument que tu nous reviennes avec quatre poissons semblables à ceux que tu avais apportés la première fois ! » Et le pêcheur se dirigea vers l’étang, jeta son filet et le ramena contenant quatre poissons qu’il prit et apporta au vizir. Et le vizir entra les porter à la cuisinièrela négresse en lui disant : « Lève-toi et fais-les frire devant moi pour que je comprenne cette affaireLève-toi les faire frire en ma présence pour que je voie ce qu’il en est de cette affaire ! » Et la cuisinièrela négresse se leva, apprêta les poissons, et les mit dans la poêle sur le feu. Or, à peine quelques moments s’étaient-ils écoulés que voici le mur se fendre et la jeune fille apparaître vêtue toujours de ses mêmes vêtements et tenant toujours la baguette à la main. Elle enfonça la baguette dans la poêle et dit : « Ô poissons, ô poissons ! tenez-vous toujours votre promesse ancienne ? » Et les poissons levèrent tous la tête et entonnèrent en chœur cette strophecette stance :
Si tu reviens sur tes pas, nous t’imiterons ; si tu accomplis ton serment, nous l’accomplirons ; mais si tu renies tes engagements, nous crierons tant que tu nous en dédommageras !
— À ce moment, Schahrazade vit apparaître le matin, et cessa les paroles permises.
Elle dit :
Il m’est parvenu, ô Roi fortuné, que, lorsque les poissons se mirent à parler, la jeune fille renversa la poêle de sa baguette, et sortit par l’endroit d’où elle était entrée, et que le mur se souda. Alors le vizir se leva et dit : « C’est là une affaire que je ne saurais vraiment cacher au roi ! » Puis il se rendit auprès du roi et lui raconta ce qui s’était passé en sa présence. Et le roi dit : « Il me faut voir cela de mon propre œil ! » Et il envoya chercher le pêcheurenvoya quérir le pêcheur, et lui ordonna de reveniret lui enjoignit de revenir avec quatre poissons semblables aux premiers, et lui donna dans ce but trois jours de temps. Mais le pêcheur retourna vite à l’étang et en rapporta immédiatement quatre poissons. Alors le roi ordonna qu’on lui donneordonna qu’on lui donnât quatre cents dinars ; et, se tournant vers le vizir, il dit : « Prépare toi-même, devant moi, ces poissons ! » Et le vizir répondit : « J’exécute et j’obéis ! » Alors il fit porter la poêle devant le roi et y mit les poissons à frireet y mit les poissons frire, après les avoir bien nettoyés ; ensuite, une fois cuits sur un côté, il les tourna sur l’autre côté. Et tout d’un coup le mur de la cuisine se fendit et en sortit un homme noir semblableun nègre semblable à un buffle d’entre les buffles ou à un des géants de la tribu de Had ; et il tenait à la main une branche d’un arbre vert ; et il dit d’une voix distincte et terrible : « Poissons, ô poissons ! tenez-vous toujours votre ancienne promesse ? » Et les poissons levèrent la tête de l’intérieur de la poêle et dirent : « Oui, certes ! oui, certes ! » Et en chœur ils déclamèrent ces verscette construction de vers :
Si tu reviens en arrière, nous reviendrons ! Si tu tiens ta promesse, nous tiendrons la nôtre ! Mais si tu résistessi tu regimbes, nous crierons tant que tu t’exécuteras bien !
Puis l’homme noirle nègre s’approcha de la poêle et la renversa avec la branche, et les poissons brûlèrent et devinrent du charbon noir. L’homme noirLe nègre s’en alla alors par le même endroit d’où il était entré. Lorsqu’il disparut de devant leurs yeux à tous, le roi dit : « C’est là une affaire sur laquelle nous ne pouvons vraiment garder le silence. D’ailleurs, il n’y a pas de doute, ces poissons doivent avoir une histoire étrange. » Il ordonna alors de faire venir le pêcheur et, une fois le pêcheur arrivé, il lui dit : « D’où vient ce poisson ? » Il répondit« D’où vient ce poisson ? Il répondit : « D’un étang situé entre quatre collines derrière la montagne qui domine ta ville ! » Et le roi se tourna vers le pêcheur et lui dit : « Combien faut-il de jours pour y arriver ? » Il répondit : « Ô notre seigneur le sultan ! il faut seulement une demi-heure ! » Et le sultan fut fort surpris et ordonna aux gardes d’accompagner le pêcheur à l’instant même. Et le pêcheur, fort contrarié, se mit à maudire secrètement l’éfrit. Et le roi et tous partirent, et montèrent sur une montagne, et descendirent dans une vaste étendue désertedans une vaste solitude que jamais de leur vie ils n’avaient vue auparavant. Et le sultan et les soldats s’étonnaient de cette étendue déserte située entre quatre montagnes, et de cet étang où nageaient des poissonsoù se jouaient des poissons de quatre différentes couleurs : rouge, blanc, jaune et bleu. Et le roi s’arrêta et dit aux soldats et à tous ceux qui étaient présents : « Y a-t-il quelqu’un d’entre vous qui ait vu auparavant ce lac dans ce lieu ? » Ils répondirent tous : « Oh, non ! » Et le roi dit : « Par Allah ! je ne rentrerai point dans ma ville et ne m’asseoirai point sur le trône de mon royaume avant de connaître la vérité sur ce lac et sur les poissons qu’il contient ! » Et il ordonna aux soldats de cerner ces montagnes ; et les soldats le firent. Alors le roi appela son vizir. Ce vizir était un savant, un homme sage, éloquent, qui connaissait toutes les sciencesun érudit, un homme sage, éloquent, versé dans toutes les sciences. Lorsqu’il se présenta entre les mains du roi, le roi lui dit : « J’ai l’intention de faire une chose et vais d’abord te mettre au courant : il m’est venu l’idée de m’isoler complètement cette nuit, et de chercher seul l’explication du mystère de ce lac et de ses poissons. Toi, donc, tu te tiendras à la porte de ma tente et tu diras aux émirs, aux vizirs et aux chambellans : « Le sultan ne se sent pas bienLe sultan est indisposé et m’a donné l’ordre de ne laisser entrer personne chez lui ! » Et tu ne révèleras à personne mon intention ! » De cette façon le vizir ne pouvait guère désobéir. Alors le roi se déguisa, attacha son épée à sa ceintureceignit son épée et se glissa loin de son entourage sans être vu. Et il se mit à marcher toute la nuit jusqu’au matin sans arrêt, jusqu’au moment où la chaleur, devenue trop forte, le força à se reposer. Après quoi, il se remit à marcher durant tout le reste de la journée et la deuxième nuit jusqu’au matin. Et voici qu’il vit dans le lointain une chose noire ; il s’en réjouit et se dit : « Il est probable que je vais trouver là quelqu’un qui me racontera cette histoire du lac et de ses poissons ! » En s’approchant de cette chose noire, il vit que c’était un palais entièrement bâti avec des pierres noires, consolidé par de larges lames de fer, et il vit que la porte avait un battant ouvert et l’autre fermé. Alors il se réjouit et, s’arrêtant à la porte, il frappa doucement ; mais, n’entendant pas de réponse, il frappa une deuxième et une troisième fois ; puis, n’entendant pas de réponse, il frappa une quatrième fois, mais très violemment : et personne ne lui répondait. Alors il se dit : « Il n’y a pas de doute, ce palais est désert. » Alors, se donnant du courage, il pénétra par la porte du palais et arriva à un corridor. Là, à haute voix il dit : « Ô maîtres du palais, je suis un étranger, un passant du chemin, et je vous demande un peu de provisions pour le voyage ! » Puis il répéta sa demandeil réitéra sa demande une deuxième et une troisième fois ; mais n’entendant pas de réponse, il se raffermit le cœur et se fortifia l’âme et pénétra par le corridor jusqu’au milieu du palais. Et il n’y trouva personne. Mais il vit que tout le palais était décoré de somptueuses tapisseriessomptueusement tendu de tapisseries, et qu’au milieu de la cour intérieure se trouvait un bassin surmonté de quatre lions en or rouge. De leur gueule jaillissait de l’eau en perles éclatantes et en pierres précieuses. Tout autour, de nombreux oiseaux ne pouvaient s’envoler hors du palais : un large filet tendu au-dessus les en empêchaitet qu’au milieu de la cour intérieure il y avait un bassin surmonté de quatre lions en or rouge et qui laissaient l’eau jaillir de leur gueule en perles éclatantes et en pierreries ; tout autour il y avait de nombreux oiseaux qui ne pouvaient s’envoler hors du palais, empêchés par un large filet qui s’étendait au-dessus du palais. Et le roi s’émerveilla de tout cela, mais il s’affligea de ne pouvoir trouver personne qui puisse lui révélerqui pût lui révéler enfin l’énigme du lac, des poissons, des montagnes et du palais. Puis il s’assit entre deux portes en songeant profondément. Mais tout à coup il entendit une plainte faible qui venait comme d’un cœur triste, et il entendit une voix douce qui chantonnait en sourdine ces vers :
Mes souffrances ! oh ! je n’ai pu les tenir secrètes, et mon mal d’amour fut révélé. Et maintenant le sommeil de mes yeux s’est changé en insomnie dans la nuit.
Oh, l’amour ! Il est venu à ma voix, mais aussi quelles tortures à mes pensées !
Pitié ! Laisse-moi goûter le repos ! Et surtout ne t’en va pas visiter Celle qui est toute mon âme, pour la faire souffrir ! Car Elle est ma consolation dans les peines et les périls !
Lorsque le roi entendit ces plaintes murmurées, il se leva et se dirigea du côté d’où il les entendait venir. Il trouva une porte sur laquelle un rideau retombait. Il leva ce rideau, et, dans une grande salle, il vit un jeune homme assis sur un grand lit surélevé d’une coudée, à peu près un demi-mètreun jeune homme assis sur un grand lit élevé d’une coudée. Ce jeune homme était beau, d’une taille souple, avec une manière de parler douce et éloquented’une taille pliante, doué d’un parler doux et éloquent ; son front était comme une fleur, ses joues comme la rose ; et au milieu de l’une des joues il y avait un grain de beauté comme une goutte d’ambre noir. Et le poète dit :
Svelte et doux, le jeune garçon ! Des cheveux de ténèbres, si noirs qu’ils font la nuit ! Un front de clarté, si blanc qu’il illumine la nuit ! Jamais les yeux des hommes ne furent à telle fête qu’au spectacle de ses grâces.
Tu le reconnaîtras entre tous les jeunes garçons au grain de beauté, unique, qu’il a sur la rose de sa joue, juste au-dessous de l’un de ses yeux !
À sa vue, le roi se réjouit et lui dit : « La paix soit avec toi ! » Et le jeune homme continua à rester assis sur le lit, vêtu de sa robe de soie brodée d’or ; mais, avec l’accent d’une tristesse répandue sur toute sa personne, il rendit au roi le salut et lui dit : « Ô seigneur, excuse-moi de ne pas me leverexcuse-moi de ne me point lever ! » Mais le roi lui dit : « Ô jeune adolescent, éclaire-moi sur l’histoire de ce lac et de ses poissons colorés, et aussi sur ce palais et sur ta solitude et sur la cause de tes larmes ! » À ces paroles, l’adolescent versa d’abondantes larmes qui coulèrent le long de ses joues, et le roi s’étonna et dit : « Ô jeune homme, qu’est-ce qui te fait pleurer ? » Et le jeune homme répondit : « Comment pourrais-je ne point pleurer, alors que je suis dans cet état-ci ? » Et le jeune homme allongea la main vers les longs pans de sa robe et les releva. Et alors le roi vit que toute la moitié inférieure du jeune homme était en marbre, et l’autre moitié, du nombril aux cheveux de la têtede l’ombilic aux cheveux de la tête, était celle d’un homme. Et le jeune homme dit au roi : « Sache, ô seigneur, que l’histoire des poissons est une chose étrange qui, si elle était écrite avec le poinçon sur le coin intérieur de l’œil pour être vue de tous, serait une leçon pour l’observateur attentif ! »
Et l’adolescent raconta ainsi cette histoire :
« Seigneur, sache donc que mon père était roi de cette ville. Son nom était Mahmoud, et il était le maître des Îles-Noires et de ces quatre montagnes. Mon père régna soixante-dix ans, après quoi il s’éteignit dans la miséricorde du Rétributeur. Après sa mort, je devins sultanj’acquis le sultanat et je me mariai avec la fille de mon oncle. Elle m’aimait d’un amour si puissant que, si par hasard je m’absentais loin d’elle, elle ne mangeait et ne buvait pas avant de m’avoir revuelle ne mangeait et ne buvait qu’elle ne m’eût revu. Et elle demeura sous ma protection durant cinq années, jusqu’au jour où elle alla au hammamjusqu’à ce qu’elle allât un jour au hammam après avoir ordonné au cuisinier de nous apprêter les mets pour le souper. Et moi j’entrai dans ce palais et je m’installai pour dormir à mon endroit habituelje m’endormis dans l’endroit habituel où je m’endormais, et j’ordonnai à deux de mes servantes esclavesdeux de mes esclaves femmes de me faire de l’air avec un éventail. Alors l’une se mit derrière ma tête et l’autre à mes pieds. Mais je fus pris d’insomnie en songeant à l’absence de mon épouse et aucun sommeil ne voulait de moi : car, si même mon œil se fermait, mon âme restait en éveil ! Alors j’entendis l’esclave qui était derrière ma tête dire à celle qui était à mes pieds : « Ô Massaouda, comme la jeunesse de notre maître est malheureusecombien notre maître a une jeunesse infortunée ! Et quel dommage pour lui d’avoir pour épouse notre maîtresse, cette perfide, cette criminelle ! » Et l’autre répondit : « Qu’Allah maudisse les femmes adultères ! Car cette fille née d’un adultèrecette fille adultérine pourrait-elle jamais avoir quelqu’un d’aussi bon caractère que notre maître, elle qui passe toutes ses nuits dans des lits variés ! » Et l’esclave qui se tenait derrière la tête répondit : « Vraiment notre maître doit être bien insouciant pour ne point tenir compte des actes de cette femme ! » Et l’autre dit : « Mais qu’avances-tu là ? Est-ce que notre maître peut se douter de ce qu’elle fait ? Ou bien crois-tu qu’elle le laisse agir en liberté ? Apprends donc que cette perfide mêle toujours quelque chose à la coupe que boit chaque nuit notre maître avant de s’endormir : elle y met du banj10 ; et il tombe dans le sommeil. En cet état il ne peut savoir ce qui se passe, ni où elle va, ni ce qu’elle fait. Or, après lui avoir fait boire le vin, elle s’habille et s’en va en le laissant seul, et elle s’absente jusqu’à l’aurore. Quand elle revient, elle lui brûle sous le nez quelque chose à sentir, et alors il se réveille de son sommeil. »
Lorsque j’entendis, seigneur, les paroles des esclaves, la lumière se changea à mes yeux en ténèbres. Et il me tardait fort de voir s’approcher la nuit pour être de nouveau avec la fille de mon oncle. Elle revint enfin du hammam. Alors nous tendîmes la nappe et nous mangeâmes durant une heure en nous servant mutuellement à boire comme d’habitude. Après quoi je demandai le vin que je buvais chaque nuit avant mon sommeil, et elle me tendit la coupe. Alors je me gardai bien d’en boire le contenuje me gardai bien de la boire ; mais je fis semblant de la porter à mes lèvres, comme à l’ordinaire ; et je la versai rapidement dans le creux du haut de ma robe, et à l’heure même et à l’instant même je m’étendis sur mon lit en faisant semblant de dormir. Et elle dit alors : « Dors ! Et puisses-tu ne te réveiller jamais plus ! Pour moi, par Allah ! je te déteste, et je déteste jusqu’à ton image ; et mon âme en a assez de ta compagniemon âme est rassasiée de ta fréquentation ! » Puis elle se leva, mit ses plus beaux vêtements, se parfuma, attacha une épée à sa ceintureceignit une épée, ouvrit la porte du palais et sortit. Alors je me levai et la suivis jusqu’à ce qu’elle soit sortie du palaisjusqu’à ce qu’elle fût sortie du palais. Et elle traversa tous les souks de la ville, et enfin elle arriva aux portes de la ville. Alors elle s’adressa aux portes dans une langue que je ne compris point, et les verrous tombèrent et les portes s’ouvrirent, et elle sortit. Et je me mis à marcher derrière elle, sans qu’elle s’en aperçoivesans qu’elle s’en aperçût, jusqu’à son arrivée près des collines formées par les déchets entassés et d’une citadelle en terre cuite surmontée d’une coupolejusqu’à ce qu’elle fût arrivée aux collines formées par l’amoncellement des déchets et une citadelle surmontée d’une coupole et bâtie en terre cuite : elle entra par la porte, et, moi, je montai sur la terrasse de la coupole et me mis à la surveiller de haut. Et voici qu’elle entra chez un homme noirun nègre noir. Cet homme noir horribleCe nègre horrible avait sa lèvre supérieure comme un couvercle de marmite et sa lèvre inférieure comme la marmite elle-même, et ces deux lèvres pendaient si bas qu’elles pouvaient trier les cailloux d’avec le sable. Et il était pourri de maladies ; et il était étendu sur un peu de paille de canne à sucre. À sa vue, la fille de mon oncle baisa la terre entre ses mains ; et lui, il releva la tête vers elle et lui dit : « Malheur à toi ! Pourquoi as-tu tardé jusqu’à cette heure ? J’ai invité les hommes noirsles nègres qui se sont mis à boire les vins et se sont mêlés à leurs amoureuses. Quant à moi, je n’ai point voulu boire, à cause de toi. » Elle dit : « Ô mon maître et le chéri de mon cœur ! ne sais-tu pas que je suis mariée avec le fils de mon oncle ; et que je déteste jusques à son image ; et que je me fais horreur d’être avec lui ? D’ailleurs, si je n’avais pas craint de te faire du tort à toi-même, j’aurais depuis longtemps ruiné la ville de fond en comble. On n’y aurait plus entendu que la voix du hibou et du corbeaun’eut été la crainte de te voir toi-même lésé, j’aurais depuis longtemps ruiné la ville de fond en comble et fait que seule la voix du hibou et du corbeau eût été entendue ; et j’aurais transporté les pierres des ruines derrière le mont Caucase ! » L’homme noirLe nègre répondit : « Tu mens, ô débauchée ! Or, moi, je jure sur l’honneur, et sur les qualités viriles des hommes noirsdes nègres, et sur notre supériorité infinie d’hommes par rapport aux blancs, que si une autre fois, à partir de ce jour, tu te mets ainsi en retard, je renierai ton amitiéje répudierai ton amitié et je ne mettrai plus mon corps sur ton corps ! Ô perfide traîtresse ! tu n’es ainsi en retard que parce que tu rassasies ailleurs tes désirs de femelle, ô pourriture, ô la plus infime des femmes blanches ! »
— Ainsi narra le prince en s’adressant au roi. Et il continua :
« Lorsque j’entendis cette conversation et vis de mes yeux ce qui s’ensuivit entre eux deux, le monde se changea en ténèbres devant ma face, et je ne sus plus où je me trouvais. Ensuite la fille de mon oncle se mit à pleurer et à se lamenter humblement entre les mains de l’homme noirdu nègre, et à dire : « Ô mon amant, ô fruit de mon cœur, il ne me reste que toi ! Si tu me chasses, alors malheur à moi ! Ô mon chéri, ô lumière de mon œil ! » Et elle ne cessa de pleurer et de l’implorer jusqu’à ce qu’il lui pardonnejusqu’à ce qu’il lui pardonnât. Elle fut alors toute heureuse, se leva, se déshabilla de tous ses vêtements et de son caleçon et resta toute nue. Puis elle dit : « Ô mon maître, as-tu de quoi nourrir ton esclave ? » Et l’homme noirle nègre lui répondit : « Enlève le couvercle de la marmite, et tu y trouveras un ragoût fait avec des os de souris que tu mangeras jusqu’à moudre les os ; puis prends ce pot que tu vois et tu y trouveras de la bouza11 que tu boiras ! » Et elle se leva, et mangea, et but, et se lava les mains ; puis elle revint et se coucha avec l’homme noirle nègre sur la paille de roseaux ; et, toute nue, elle se blottit contre l’homme noirle nègre sous les loques infectes.
Quand je vis toutes ces choses que faisait la fille de mon oncle, je ne pus plus me maîtriserje ne pus plus me posséder et je descendis du haut de la coupole, et, me précipitant dans la salle, je pris l’épée que portait la fille de mon oncle, résolu à les tuerrésolu, à les tuer tous deux. Je commençai par frapper l’homme noirle nègre, le premier, sur le cou, et je crus qu’il était mortje crus qu’il avait trépassé. »
— À ce moment, Schahrazade vit approcher le matin et s’arrêta discrètement. Et lorsque luisit le matin, le roi Schahriar entra dans la salle de justice, et le diwan fut bondé jusqu’à la fin de la journée. Puis le Roi rentra dans son palais, et Doniazade dit à sa sœur : « Continue, je t’en prie, ton récit ! » Elle répondit : « De tout cœur et comme hommage dû ! »
Schahrazade dit :
Il m’est parvenu, ô Roi fortuné, que le jeune homme ensorcelé dit au roi :
« Ayant frappé l’homme noirle nègre pour lui couper la tête, je lui coupai en effet le gosier, la peau et la chair, et je crus l’avoir tué, car il poussa un râle terrible et sonoreil râla un râle terrible et haut. La fille de mon oncle, qui pendant cette scène dormait profondément, se réveilla après mon départ, prit l’épée, qu’elle remit au fourreau, revint à la ville ; entra dans le palais et se coucha dans mon lit jusqu’au matin. Le lendemain donc je vis que la fille de mon oncle avait coupé ses cheveux et mis des habits de deuil. Puis elle me dit : « Ô fils de mon oncle, ne me blâme point de ce que je fais, car je viens d’apprendre que ma mère est morte, que mon père a été tué dans la guerre sainte, que l’un de mes frères est mort piqué par un scorpion et que l’autre a été enterré vivant sous la chute d’un édifice. J’ai donc le droit de pleurer et de m’affliger. » À ces paroles je ne voulus rien laisser paraîtreje ne voulus faire semblant de rien, et je lui dis : « Fais ce que tu crois nécessaire, car je ne te l’interdis pasje ne te le défends pas. » Et elle resta enfermée dans son deuil, ses pleurs et ses accès de douleur folle durant une année entière, depuis le commencement jusqu’à l’autre commencement. L’année finie, elle me dit : « Je veux bâtir pour moi dans ton palais un tombeau en forme de dôme, et je m’y isolerai dans la solitude et les larmes, et je le nommerai la Maison des Deuils ! » Je lui répondis : « Fais ce que tu crois nécessaireFais ce que tu crois le nécessaire ! » Et elle se bâtit cette Maison des Deuils surmontée d’une coupole, et contenant une tombe comme une fosse. Puis elle y transporta et y plaça l’homme noirle nègre, qui n’était pas mort, mais qui était devenu très malade et très faible, et qui vraiment ne pouvait plus être d’aucune utilité à la fille de mon oncle. Mais cela ne l’empêchait pas de boireMais cela ne l’empêchait de boire tout le temps du vin et de la bouza. Et depuis le jour de sa blessure il ne pouvait plus parler, et il continuait à vivre, car l’heure de sa mort n’était pas venueson terme n’était pas échu. Et elle, tous les jours, entrait chez lui dans la coupole, à l’aube et à la nuit, et était prise près de lui d’accès de pleurs et de folie ; et elle lui donnait à boire des boissons et des choses bouillies. Et elle ne cessa d’agir de la sorte, matin et soir, durant toute la seconde année. Et moi, je la supportai patiemment tout ce tempsje patientai sur elle tout le temps ; mais un jour, entrant chez elle à l’improviste, je la trouvai en train de pleurer et de se frapper le visage et de dire ces vers d’une voix triste :
Toi parti, ô bien-aimé, je délaissai les humains et vécus solitaire, car mon cœur ne saurait plus rien aimer, toi parti, ô bien-aimé !
Si tu viens à repasser près de ta bien-aimée, ô recueille, de grâce, sa dépouille mortelle en souvenir de sa vie terrestre, et donne-lui le repos de la tombe, où tu voudras, mais près de toi, si tu viens à repasser près de ta bien-aimée !
Ta voix ! qu’elle se souvienne de mon nom de jadis pour me parler sur la tombe ! Oh ! mais de ma tombe tu n’entendras que le triste son de mes os entrechoqués !
Quand elle eut fini sa plainte, je lui dis, l’épée sortie du fourreau à la mainje lui dis, et l’épée nue à la main : « Ô traîtresse, voilà les paroles des perfides qui renient les liens passés et piétinent l’amitiéqui renient les liaisons passées et foulent l’amitié ! » Et, levant le bras, je m’apprêtais à la frapper, quand elle se leva tout à coup et, apprenant ainsi que l’auteur de la blessure de l’homme noirdu nègre était moi, elle se leva debout sur ses pieds, et prononça des paroles que je ne compris point, et dit : « Que, par le pouvoir de ma sorcelleriepar la vertu de ma sorcellerie, Allah te change moitié en pierre et moitié en homme ! » Et à l’heure même, seigneur, je devins tel que tu me voisje devins comme tu me vois. Et je ne pouvais plus ni bouger ni faire un mouvement ; de la sorte, je ne suis ni un mort ni un vivant. Après qu’elle m’eutAprès qu’elle m’eût mis dans cet état, elle ensorcela les quatre îles de mon royaume et les changea en montagnes avec le lac au milieu ; et elle changea mes sujets en poissons. Mais ce n’est pas tout ! Chaque jour, elle me torture et me fouette avec une lanière de cuir et me donne cent coups jusqu’au sang. Et ensuite elle me met directement sur la peau, en dessous de mes vêtements, une robe de poil qui couvre tout le haut de mon corpsune robe en poil couvrant toute ma partie supérieure ! »
Le jeune homme, après ces paroles, se mit à pleurer et récita ces vers :
Dans l’attente de ta justice, ô mon Dieu, et de ton jugement, je patiente puisque tel est ton bon vouloir !
Mais j’étouffe dans mes malheurs ! Et je n’ai d’autre recours que toi, Seigneur, ô Dieu qu’adore notre Prophète béni !
Alors le roi se tourna vers le jeune homme et lui dit : « Tu as ajouté une peine à mes peines ! Mais, dis-moi, où donc se trouve cette femme ? » Il répondit : « Dans le tombeau où se trouve l’homme noirle nègre sous la coupole. Elle vient chez moi chaque jour. Après quoi, elle vient à moi et m’enlève mes habitsme déshabille de mes habits et me frappe cent coups de fouet pendant que, moi, je pleure et je crie, et que je ne puis faire un mouvement pour me défendre contre elle. Puis, après m’avoir ainsi châtié, elle s’en retourne auprès de l’homme noirdu nègre, lui portant matin et soir des vins et des boissons bouillies. » Le roi dit : « Par Allah ! ô brave jeune homme, il me faut te rendre un mémorable service et un bienfait dont l’histoire se souviendra après ma mortun bienfait qui passera, après moi, dans le domaine de l’histoire ! » Ensuite le roi continua la conversation jusqu’à l’approche de la nuit. Puis le roi se leva et attendit que vienne l’heure nocturne des sorciersattendit que vint l’heure nocturne des sorciers. Alors il se déshabilla, attacha son épée à sa ceintureceignit son épée, et se dirigea vers l’endroit où se trouvait l’homme noirle nègre. Là, il vit les chandelles et les lampions suspendus ; il vit aussi l’encens, les parfums et toutes les pommades. Puis il alla droit vers l’homme noirPuis il alla directement au nègre, le frappa et le tua. Ensuite il le chargea sur son dos et le jeta au fond d’un puits qui se trouvait dans le palais. Puis il revint, et s’habilla avec les habits de l’homme noirdu nègre, et se promena un instant sous la coupole en brandissant à la main son épée entièrement sortie du fourreauson glaive nu dans toute sa longueur.
Après une heure, vint la sorcière, la débauchée, auprès du jeune homme. À peine entrée, elle déshabilla son cousinelle déshabilla le fils de son oncle et prit un fouet et l’en frappa. Alors il cria : « Aïe ! Aïe ! ça suffit ! mon malheur est déjà assez terrible ! Oh ! aie pitié de moi ! » Elle répondit : « Et toi, as-tu eu pitié de moi ? M’as-tu laissé mon amant en vieM’as-tu conservé mon amant ? Non ! Eh bien, attends ! » Alors elle lui mit l’habit de poil de chèvre, et plaça les autres vêtements par-dessusen dessus. Après quoi, elle descendit auprès de l’homme noirdu nègre, lui portant la coupe de vin et le bol des plantes bouillies. Et elle entra sous la coupole, et pleura et se lamenta en criant : « Ouh ! ouh ! » et dit : « Ô mon maître, parle-moi ! Ô mon maître, cause avec moi ! » Puis elle récita ces vers douloureusement :
Durera-t-il encore, ô mon cœur ! cet éloignement si dur ? L’amour dont tu m’as pénétrée m’est déjà une torture au-delà des forces ! Oh ! jusqu’à quandjusques à quand ainsi continueras-tu à me fuir !… Si tu n’as voulu que ma détresse et ma misère triste, va, sois heureux, ton souhait est accompli !
Puis elle éclata en sanglots et répéta : « Ô maître, parle-moi, que je t’entende ! » Alors le roi déguisé mit sa langue de travers et imita la façon de parler de l’amantAlors le nègre (prétendu) mit sa langue de travers et se mit à imiter le parler nègre, et dit : « Ha ! ha ! Il n’y a de force et de puissance que par l’aide d’Allah ! » Lorsqu’elle entendit ses paroles (depuis si longtemps qu’il n’avait pas parlé), elle cria de joie et s’évanouit ; mais elle revint à elle et dit : « Oh ! est-ce que mon maître est guéri ! » Alors le roi déguisa sa voix et la rendit très faible et dit : « Ô libertine ! tu ne mérites guère que je t’adresse la parole ! » Elle dit : « Et pourquoi donc ? » Il répondit : « Parce que tous les jours tu ne fais que punir ton mari. Lui crie et demande du secours, et tout cela m’empêche de dormir toute la nuit, jusqu’au matinParce que tous les jours tu ne fais que châtier ton mari, et, lui, de crier et de demander du secours, et tout cela m’enlève le sommeil toute la nuit jusqu’au matin. Et ton mari ne cesse de t’implorer et de te demander grâce, tellement que sa voix me donne l’insomnie. Sans tout cela, depuis longtemps j’aurais repris mes forces. Et c’est justement cela qui m’empêche de te répondre. » Elle dit : « Alors, puisque tu l’ordonnes, je le délivrerai de l’état où il se trouve ! » Et le roi lui dit : « Oui ! délivre-le et rends-nous la tranquillité ! » Elle dit : « J’entends et j’obéis ! » Puis elle se leva et sortit de la coupole. Entrée au palais, elle prit un bol de cuivre rempli d’eau et prononça dessus des paroles magiques. Et l’eau se mit à bouillir comme l’eau bout dans la marmite. Alors elle en aspergea le jeune homme et dit : « Par la force des paroles prononcées, je te somme de sortir de cette forme pour reprendre ta forme d’origineta forme première ! » Et le jeune homme se secoua et se leva debout sur ses pieds, et se réjouit de sa délivrance, et s’écria : « J’atteste qu’il n’y a d’autre Dieu qu’Allah, et Mohammad est le prophète d’Allah ! Que la bénédiction et la paix d’Allah soient sur lui ! » Puis elle lui dit : « Va-t’en et ne reviens plus ici, sinon je te tuerai ! » Et elle lui cria à la face. Alors il s’éloigna d’elleil s’en alla d’entre ses mains. Et elle retourna à la coupole et descendit et dit : « Ô mon maître, lève-toi, que je te voie ! » Et lui, très faible, dit : « Oh ! tu n’as encore rien fait ! Tu ne m’as rendu qu’une partie de ma tranquillité, mais tu n’as pas supprimé la cause principale de mon trouble ! » Et elle dit : « Ô mon chéri, mais quelle est cette cause principale ? » Il dit : « Les poissons du lac, qui ne sont autre chose que les habitants de l’ancienne ville et des quatre îles d’autrefois, ne cessent, chaque nuit à minuittous les minuits, de lever la tête hors de l’eau et de lancer des malédictions contre toi et moifaire des imprécations contre moi et toi. Et tel est le motif qui m’empêche de reprendre mes forces. À toi donc de les délivrer ! Et alors tu pourras venir me prendre par la main et m’aider à me lever, car certainement j’aurai retrouvé la santéje serai revenu à la santé ! » Lorsqu’elle entendit les paroles du roi, qu’elle croyait être l’homme noirle nègre, elle lui dit, toute joyeuse : « Ô mon maître, ta volonté je la mets sur ma tête et dans mon œil ! » Et ayant dit : « Au nom d’AllahAu nom l’Allah ! » elle se leva toute heureuse et se mit à courir et, arrivée au lac, elle prit un peu d’eau et…
— À ce moment, Schahrazade vit poindre le matin, et s’arrêta discrètement dans son récit.
Elle dit :
Il m’est parvenu, ô Roi fortuné, que lorsque la jeune sorcière prit un peu d’eau du lac et prononça dessus des paroles mystérieuses, les poissons se mirent à s’agiter, levèrent la tête et redevinrent des humains, des fils d’Adam, à l’instant même. La magie qui retenait les habitants de la ville se dénouales poissons se mirent à s’agiter et levèrent la tête et redevinrent des fils d’Adam à l’instant même, et la magie se dénoua qui tenait les habitants de la ville. Et la ville devint une ville florissante avec des souks bien construits, et chaque habitant se mit à exercer son métier. Et les montagnes devinrent des îles comme autrefois. Après quoi, la jeune femme revint immédiatement auprès du roi, croyant toujours qu’il était l’homme noirle nègre, et lui dit : « Ô mon chéri, donne-moi ta main généreuse pour que je l’embrasse ! » Et le roi lui répondit à voix basse : « Approche-toi près de moi ! » Elle s’approcha. Et tout à coup il saisit sa bonne épée et lui en perça la poitrine si fort que la pointe sortit par le dos ; puis il l’en frappa de nouveau et la coupa en deux moitiés. Cela fait, il sortit et trouva le jeune homme ensorcelé qui l’attendait debout. Alors il le félicita de sa délivranceil lui fit des compliments sur sa délivrance ; et le jeune homme lui baisa la main et le remercia avec effusion. Ensuite le roi lui dit : « Veux-tu rester dans ta ville ou venir avec moi dans ma ville ? » Et le jeune homme lui dit : « Ô roi des temps, sais-tu quelle distance il y a d’ici à ta ville ? » Et le roi dit : « Deux jours et demi. » Alors le jeune homme lui dit : « Ô roi, si tu es endormi, réveille-toi ! D’ici pour aller à ta ville, tu mettras une année entière, avec la volonté d’Allah ! Car si tu es venu ici en deux jours et demi, c’est parce que la ville était ensorcelée. D’ailleurs, moi, ô roi, je ne te quitterai pas l’espace d’un clin d’œil ! » Et le roi se réjouit à ces paroles, et dit : « Louange à Allah qui voulut bien te mettre sur mon chemin ! Car désormais tu es mon fils, puisque Allah jusqu’ici ne m’a point accordé d’enfant ! » Alors ils se jetèrent au cou l’un de l’autre, et se réjouirent au-delà de toute mesurese réjouirent à la limite de la joie.
Ensuite ils se mirent à marcher jusqu’au palais du jeune roi qui avait été ensorcelé. Et le jeune roi annonça aux notables de son royaume qu’il allait partir pour le saint pèlerinage de la Mecque. Alors on lui fit tous les préparatifs nécessaires. Ensuite lui et le sultan partirent, et le cœur du sultan brûlait pour sa ville, car il en était absent depuis un an. Ils se mirent donc en marche, ayant avec eux cinquante mamalik12 chargés de cadeaux à offrir. Et ils ne cessèrent de voyager nuit et jour durant une année entière jusqu’à ce qu’ils soient prochesjusqu’à ce qu’ils fussent proches de la ville du sultan. Alors le vizir sortit avec les soldats à la rencontre du sultan, après avoir désespéré de le retrouver. Et les soldats s’approchèrent et baisèrent la terre entre ses mains, et lui souhaitèrent la bienvenue. Alors il entra dans le palais et s’assit sur le trône. Puis il appela le vizir près de lui et le mit au courant de tout ce qui était arrivé. Lorsque le vizir apprit l’histoire du jeune homme, il le félicita d’avoir été délivré et sauvéil lui fit des compliments sur sa délivrance et son salut.
Pendant ce tempsSur ces entrefaites le sultan fit des cadeaux à beaucoup de personnesle sultan gratifia beaucoup de personnes ; puis il dit au vizir : « Fais vite venir ici le pêcheur qui m’avait, dans le temps, porté les poissons. » Et le vizir envoya chercher le pêcheur qui avait été la cause de la délivrance des habitants de la ville. Et le roi le fit approcher et lui fit don de robes d’honneur, et l’interrogea sur sa vie et lui demanda s’il avait des enfants ; et le pêcheur lui dit qu’il avait un fils et deux fillesle pêcheur lui dit avoir un fils et deux filles. Alors le roi se maria avec l’une des deux filles, et le jeune homme se maria avec l’autre. Puis le roi garda le père près de lui, et le nomma trésorier-caissier en chef. Ensuite il envoya le vizir à la ville du jeune homme, située dans les Îles-Noires, le nomma sultan de ces îles, et envoya avec lui les cinquante mamalik qui l’avaient jadis accompagné lui-même, et envoya avec lui beaucoup de robes d’honneur pour tous les émirs. Alors le vizir lui baisa les deux mains, et sortit pour le départ. Et le sultan et le jeune homme continuèrent à habiter ensemble. — Quant au pêcheur, devenu trésorier-caissier en chef, il s’enrichit beaucoup et devint l’homme le plus riche de son temps. Et ses deux filles étaient les épouses des rois. Et c’est dans cet état qu’ils moururent !
— Mais, continua Schahrazade, ne croyez pas que cette histoire soit plus merveilleuse que celle du Portefaix.
1. Salomon, fils de David. Les Arabes le considèrent comme le maître des génies bienfaisants et malfaisants.
2. Souk, marché.
3. Afarit est le pluriel d’éfrit.
4. Les Romains de Byzance et, par extension, tous les chrétiens et spécialement les Grecs.
5. Baisa la terre entre les mains du roi : c’est-à-dire s’inclina jusqu’à terre et baisa la terre devant le roi.
6. Place consacrée aux jeux.
7. Intendant.
8. Les lieutenants du roi ou ses représentants.
9. C’est-à-dire pour les grands jours.
10. Bang ou banj signifie ordinairement chez les Arabes anciens l’extrait de jusquiame ou même tout produit qui fait dormir à base d’unetout soporifique à base d’une cannabis quelconque.
11. Boisson fermentée très appréciée des hommes noirsdes nègres.
12. Mamalik, pluriel de mamelouk, esclave.