La Légende de Sleepy Hollow
Ichabod Crane est maître d’école à Sleepy Hollow, un village des États-Unis où l’on raconte des histoires de fantômes. Il rêve d’épouser Katrina, la fille d’un riche fermier, mais un autre jeune homme lui fait la cour. Les villageois parlent surtout d’un redoutable Cavalier sans tête. Après une fête, Ichabod doit rentrer seul à cheval dans la nuit…
Avertissement : Ce récit contient un cavalier sans tête, une poursuite effrayante et des violences envers des élèves et des animaux.
C’était un lieu charmant et fécond en pavots,
En songes voltigeant devant l’œil demi clos,
En magiques châteaux aux nuages qui passent,
Châteaux montant toujours, qui jamais ne s’effacent.
Le Château de l’Indolence.
Au fond de l’une des grandes criques qui dentèlent la rive est de l’Hudson se trouve un petit bourg marchand, ou port de campagne. Il est près de cette partie élargie du fleuve que les anciens navigateurs hollandais appelaient le Tappaan Zee. En y passant, ils réduisaient toujours prudemment leurs voiles et imploraient la protection de saint Nicolas. Quelques-uns appellent ce bourg Greensburgh (Vert-Bourg), mais il est plus généralement et plus justement connu sous le nom de Tarry Town1 (Muse-Bourg).Au fond de l’une des criques spacieuses qui dentèlent la rive orientale de l’Hudson, vers cette large expansion du fleuve dénommée par les anciens navigateurs hollandais le Tappaan Zee, et où toujours ils diminuaient prudemment de voiles et imploraient la protection de saint Nicolas quand ils passaient, se trouve un petit bourg marchand ou port rustique que quelques-uns appellent Greensburgh (Vert-Bourg), mais qui est plus généralement et plus justement connu sous le nom de Tarry Town1 (Muse-Bourg). Ce nom lui fut donné autrefois, dit-on, par les bonnes femmes des pays voisins. Leurs maris avaient en effet la tenace habitude de s’attarder dans la taverne du village les jours de marché.Ce nom lui fut donné, dit-on, au temps jadis par les bonnes femmes des pays adjacents, à cause du penchant invétéré de leurs époux à s’attarder dans la taverne du village les jours de marché. Quoi qu’il en soitQu’il en soit ce qu’il voudra, je ne garantis pas le fait, mais le rapporte simplement, afin d’être précis et de paraître bien renseignémais le relate simplement, afin d’être précis et de faire autorité. Non loin de ce village, peut-être à cinq kilomètrestrois millesExplication : Dans ce récit américain, le mille est une mesure terrestre d’environ 1,6 kilomètre. Les trois milles de la traduction française représentent donc environ cinq kilomètres. Le texte anglais indique deux milles ; la distance de l’édition française retenue est conservée. de là, se trouve une petite valléeest une petite vallée, ou plutôt un creux entre de hautes collines. C’est l’un des endroits les plus calmes du monde entier.un renfoncement du sol, au milieu de collines élevées, qui est un des endroits les plus calmes du monde entier. Un petit ruisseau la traverse doucement, faisant juste assez de bruit pour vous inviter au sommeil. Seuls le sifflement occasionnel d’une caille ou le cri discordant d’un pivert interrompent parfois cette tranquillité constante.Un petit ruisseau la traverse mollement, faisant juste assez de bruit pour vous inviter au sommeil ; et le sifflement fortuit d’une caille ou le cri discordant d’un pivert est à peu près l’unique son qui jamais interrompe cette uniforme tranquillité.
Je me souviens qu’au temps de mon adolescence j’accomplis mon premier exploit à la chasse à l’écureuilmon premier exploit à la chasse à l’écureuil s’accomplit dans un massif de grands noyers qui ombrage un côté de la vallée. Pendant cette excursion, je m’y étais enfoncé vers midi, à l’heure où toute la nature est particulièrement calme. La détonation de mon propre fusil me faisait sursauter : elle rompait le silence sacré des environs et se prolongeait, renvoyée par les échos irrités.Dans mon excursion je m’y étais enfoncé vers l’heure de midi, quand toute la nature est particulièrement calme, et la détonation de mon propre fusil me faisait tressaillir quand elle rompait le silence consacré d’alentour et se prolongeait renvoyée par les échos irrités. Si je désirais un jour trouver un refuge pour échapper au monde et à ses agitations, et passer dans une douce rêverie le reste d’une vie inquiète, je ne connais pas d’endroit plus prometteur que cette petite vallée.Si jamais je désirais trouver un asile où je pusse me dérober au monde et à ses agitations et couler dans une douce rêverie le reste d’une vie inquiète, je n’en sais pas de plus fécond en promesses que cette petite vallée.
À cause de son calme profond et du caractère particulier de ses habitants, descendants des premiers colons hollandais, ce vallon solitaire porte depuis longtemps le nom de Sleepy Hollow, le « Vallon endormi ». Dans tous les pays voisins, on appelle ses enfants de la campagne les gars de Sleepy Hollow.Vu l’intense repos de l’endroit et le caractère particulier de ses habitants, qui sont des descendants des colons hollandais primitifs, ce vallon solitaire est depuis longtemps connu sous le nom de Vallon endormi, et ses rustiques enfants appelés, dans tous les pays circonvoisins, les gars du Vallon endormi. Une influence qui invite au sommeil et aux songesUne influence somnifère et songeuse semble planer sur ces lieux et courir dans l’atmosphère même. Certains disentAucuns disent que l’endroit fut ensorcelé par un grand docteur allemand, dans les premiers temps de la colonie ; d’autres, qu’un vieux chef indien, prophète ou voyant de sa tribu, y tenait ses assembléesassises avant que le pays fût découvert par maître Hendrick Hudson. Ce qui est certain, c’est que l’endroit subit encore aujourd’hui la domination de quelque puissance magiqueCertain est-il que l’endroit subit encore à présent le joug de quelque puissance magique qui tient sous le charme l’esprit de ces bonnes gens, et qui les fait marcher dans une rêverie continuelleune continuelle rêverie. Ils s’abandonnent à toutes sortes de croyances merveilleuses. Ils connaissent des extases et des visions, assistent souvent à d’étranges spectacles et entendent de la musique et des voix dans l’air.Ils sont adonnés à toutes sortes de croyances merveilleuses, sont sujets aux extases et aux visions, assistent fréquemment à d’étranges spectacles et entendent de la musique et des voix dans l’air. Tout le voisinage regorge d’histoires locales, de lieux hantésde lieux où il revient, de superstitions crépusculaires ; les étoiles filent, les météores flamboient dans le vallon plus souvent que dans toute autre partie de la contrée, et la jument de la nuitla nocturne cavale, avec ses neuf poulains, semble en faire le théâtre favori de ses gambades.
Mais parmi les esprits qui hantent cette région enchantée, l’un domine les autres et semble commander toutes les puissances de l’airMais parmi les esprits qui hantent cette région enchantée, il est un esprit dominant et qui semble être le commandant en chef de toutes les puissances de l’air : c’est l’apparition d’un cavalier sans têtel’apparition d’une forme équestre sans tête. Selon certains, ce serait le fantôme d’un cavalier hessois dont la tête fut emportée par un boulet, dans quelque bataille sans nom, pendant la guerre révolutionnaire. De temps à autre, les gens du pays l’aperçoivent dévorant l’espace dans les ténèbres de la nuit, comme s’il était porté sur les ailes du vent.Suivant quelques-uns, ce serait le fantôme d’un cavalier hessois dont la tête fut emportée par un boulet, dans quelque bataille sans nom, pendant la guerre révolutionnaire, et qui de temps à autre est aperçu par les gens du pays, dévorant l’espace dans les ténèbres de la nuit, comme s’il était porté sur les ailes du vent. Ses visites ne se limitent pas aune sont pas bornées au vallon, mais s’étendent parfois aux routes voisinesroutes adjacentes, et particulièrement au voisinage d’une église située non loin de là. Enfin, certains des historiens les plus fiables de ces parages ont pris soin de recueillir et de comparer les faits incertains concernant ce spectre. Selon eux, le corps du cavalier a été enterré dans le cimetière, et son fantôme chevauche la nuit vers le lieu du combat à la recherche de sa tête. Ils ajoutent que la rapidité vertigineuseEnfin quelques-uns des historiens les plus dignes de foi de ces parages, qui ont eu le soin de recueillir et de confronter les faits indécis concernant ce spectre, prétendent que le corps du cavalier ayant été enterré dans le cimetière, le fantôme chevauche la nuit vers le théâtre du combat, à la recherche de sa tête, et que la rapidité vertigineuse avec laquelle il traverse quelquefois le vallon, semblable à une rafale de minuit, tient à ce qu’il s’est attardé et a hâte de regagner le cimetière avant l’aubele point du jour.
Voilà les grandes lignes de cette légende superstitieuse. Dans cette région d’ombres, elle a fourni la matière de plus d’un récit étrange. Dans toutes les veillées du pays, le spectre est connu sous le nom de Cavalier sans tête de Sleepy Hollow.Telle est la teneur générale de cette superstition légendaire, qui a fourni dans cette région d’ombres les matériaux de plus d’un récit étrange ; et le spectre est connu dans toutes les veillées du pays sous le nom de Cavalier sans tête du Vallon endormi.
Il faut remarquer que le goût pour les visions dont j’ai parlé ne se limite pas aux habitants originaires de la vallée. Tous ceux qui y résident un certain temps le partagent, sans même s’en douter.Il est à remarquer que le penchant aux visions dont j’ai parlé ne se borne pas aux naturels de la vallée, mais est, sans qu’ils s’en doutent, partagé par tous ceux qui y résident un certain laps de temps. Aussi bien éveillés qu’ils aient pu être avant d’entrer dans cette région qui invite au sommeil, il suffit qu’ils y séjournent pour respirer la magie de l’air. Ils se mettent alors à laisser courir leur imagination, — à rêver des rêves et à voir des apparitions.Quelque parfaitement éveillés qu’ils pussent être avant d’entrer dans cette région somnifère, ils ne manquent jamais, pour peu qu’ils y séjournent, d’aspirer la magique influence de l’air, et se mettent à donner dans les imaginations, — à rêver des rêves et à voir des apparitions.
Je mentionne ce paisible endroit avec tous les éloges possibles ; car, dans ces petites vallées hollandaises solitaires que l’on trouve çà et là au cœur du grand état de New-York, la population, les mœurs et les coutumes restent inchangées. Pendant ce temps,car c’est dans ces petites et solitaires vallées hollandaises que l’on trouve çà et là au cœur du grand état de New-York que la population, les mœurs et les coutumes demeurent inébranlées, tandis que l’immense torrent de la migration et du progrès, qui opère de si continuels changements dans d’autres parties de cette turbulente contrée, exerce ses ravages tout près des habitants sans qu’ils s’en aperçoiventexerce auprès d’eux ses ravages sans qu’ils s’en aperçoivent. Elles ressemblent à ces petits trous d’eau stagnante qui bordent un courant rapide. On y voit une brindille, une petite bulle formée par la pluie : elles restent à l’ancre, doucement portées par l’eau, ou tournent lentement dans leur port en miniature, sans se soucier de la course précipitée du ruisseau.Elles ressemblent à ces petits trous d’eau stagnante qui bordent un rapide courant ; où nous pouvons voir le fétu, le globule formé par la pluie, à l’ancre et doucement portés, ou tournoyant lentement dans leur port en miniature, insoucieux de la course précipitée du ruisseau. Bien des années ont passé depuis que je marchai dans les ombres assoupies de Sleepy Hollow. Pourtant, je me demande si je n’y trouverais pas encore les mêmes arbres et les mêmes familles, végétant à l’abri de son sein protecteur.Quoique bien des années se soient écoulées depuis que je foulai les ombres assoupies du Vallon endormi, cependant je me demande si je ne trouverais pas encore les mêmes arbres et les mêmes familles végétant dans son sein protecteur.
Dans ce recoin de la nature habitait un digne homme du nom d’Ichabod Crane. C’était à une époque lointaine de l’histoire américaine, c’est-à-dire il y a une trentaine d’années. Il séjournait, ou, suivant son expression, « s’attardait », à Sleepy Hollow pour instruire les enfants du voisinage.Dans ce recoin de la nature habitait, à une époque reculée de l’histoire américaine, c’est-à-dire il y a quelque trente ans, un digne homme du nom d’Ichabod Crane, qui séjournait, ou, suivant son expression, « musait », dans le Vallon endormi, à cette fin d’instruire les enfants du voisinage. Il était originaire du Connecticut, état qui fournit à l’Union desfournit l’Union de pionniers de l’esprit aussi bien que des pionniers de la forêtpionniers de l’esprit aussi bien que de pionniers de la forêt, et vomit chaque année ses légions de bûcherons de frontière et de maîtres d’école de campagne. Le surnom de Crane (la grue) avait quelque rapport avec son apparence.Le surnom de Crane (la grue) n’était pas sans avoir quelque rapport avec sa personne. Il était grand, mais excessivement maigre. Il avait les épaules, avait les épaules étroites, des bras et des jambes démesurés, des mains qui se balançaient à un kilomètre et demiun milleExplication : Un mille représente environ 1,6 kilomètre. « Un kilomètre et demi » conserve ici l’exagération comique sur les bras d’Ichabod : il ne s’agit pas d’une longueur réelle. de ses manches et des pieds, des pieds qui auraient pu lui servir de pelles. Toute sa charpente semblait flotter, lâche et mal assurée., et toute sa charpente flottait lâche et indécise. Sa tête était très petite et plate au sommet, ornée d’immenses oreilles, avec de gros yeux vert bouteille et un long nez de bécasse. On aurait dit une girouette perchée sur son cou mince comme un fuseau, pour indiquer de quel côté soufflait le vent.Sa tête, une tête très-petite, plate au sommet, était ornée d’immenses oreilles, avec de gros yeux vert-de-bouteille et un long nez de bécasse, de sorte qu’on eût dit une girouette perchée sur son col en fuseau, pour dire de quel côté soufflait le vent. À le voir de profil arpenter rapidement une colline par un jour d’ouragan, avec ses vêtements qui se gonflaient et qui voltigeaient autour de lui, on aurait pu le prendre pour le génie de la famine descendant sur la terre, ou pour quelque épouvantail échappé d’un champ de blé.
Quant à son école, c’était un bâtiment bas, fait grossièrement de troncs d’arbres, et composé d’une seule grande pièce. Les fenêtres étaient garnies en partie de vitres, en partie de feuilles de vieux cahiers de modèles d’écriture qui bouchaient les trous.Quant à son école, c’était un bâtiment peu élevé, composé seulement d’une grande pièce, grossièrement construit avec des troncs d’arbres ; les fenêtres y étaient en partie garnies de vitres, en partie rapiécées avec des feuillets de vieux cahiers de modèles d’écriture. En dehors des heures de classe, on la fortifiait très ingénieusement avec une baguette d’osier entortillée dans le loquet de la porte et des pieux placés contre les volets. Ainsi, un voleur pouvait entrer le plus facilement du monde, mais avait quelque difficulté à sortir. L’architecte Yost Van Houten avait probablement emprunté cette idée au mécanisme d’un piège à anguilles.Elle était très-ingénieusement fortifiée, pendant les heures de vacance, au moyen d’une baguette d’osier entortillée dans la clanche de la porte et de pieux placés contre les volets ; de sorte que, bien qu’un voleur pût entrer le plus facilement du monde, cependant il éprouvât quelque embarras pour sortir ; idée probablement empruntée par l’architecte Yost Van Houten à l’artifice d’une claie à anguilles. L’école était assez isolée, mais agréablement située, juste au pied d’une colline boisée, avec un ruisseau coulant tout auprès et un formidable bouleau s’élevant à l’une de ses extrémités. Par une accablante journée d’été, on pouvait entendre le léger murmure des voix de ses élèves qui révisaient leurs leçons, pareil au bourdonnement d’une ruche d’abeilles. Ce murmure n’était interrompu, de temps à autre, que par la grosse voix autoritaire du maître, menaçante ou donnant des ordres, ou parfois par le son terrifiant de la petite palette avec laquelle il frappait ses élèves, quand il talonnait quelque flâneur paresseuxDe là le murmure léger des voix de ses élèves repassant leurs leçons pouvait s’entendre par une accablante journée d’été, pareil au bourdonnement d’une ruche d’abeilles, interrompu seulement de temps à autre par la voix grosse d’autorité du maître, prenant des inflexions de menace ou de commandement ; ou, d’aventure, par le son terrifiant de la férule, quand il talonnait quelque musard indolent sur le sentier fleuri du savoir. À vrai dire, c’était un homme consciencieux, qui avait toujours présente à l’esprit cette belle maxime : « Épargner la baguette, c’est gâter l’enfant.C’est gâter l’enfant que ménager la verge. » — Les écoliers d’Ichabod Crane n’étaient certainement pas gâtés.
Je ne voudrais pas, cependant, qu’on imaginequ’on s’imaginât que c’était un de ces cruels souverains de l’écolecruels potentats de l’école qui se plaisent à voir les angoissesse complaisent dans les angoisses de leurs sujets ; au contraire, il rendait la justice avec discernement plutôt qu’avec sévérité. Il retirait le fardeau des épaules du faible et le plaçait sur celles du fort.il rendait la justice avec discernement plutôt qu’avec sévérité ; retirant le fardeau de sur les épaules du faible et le plaçant sur celles du fort. Cet enfant fluet et chétif, qui jouait des pieds au moindre mouvement de la paletteà la moindre évolution de la férule, était excusé avec indulgenceétait indulgemment excusé ; mais il respectait les droits de la justice en infligeant une double ration de coups à quelque petit marmot hollandais robuste et entêté, dont l’habit avait de larges pans. Celui-ci rechignait, faisait le gros dos et devenait hargneux et revêche sous les coups.mais il satisfaisait aux droits de la justice en infligeant une double ration à quelque petit, robuste, entêté marmot hollandais à larges basques, qui rechignait, faisait le gros dos, et devenait hargneux et revêche sous les coups. Il appelait tout ceci « remplir son devoir envers les parents », et il n’infligeait jamais un châtiment sans le faire suivre de l’assurance, bien consolante pour le polisson frappépolisson étrillé, qu’il « s’en souviendrait et l’en remercierait tous les jours de sa vie ».
Après les heures d’école, il devenait même l’ami et le compagnon de jeu des plus grands. Les après-midi de congé, il raccompagnait chez eux certains des plus petits, qui avaient justement de jolies sœurs ou des mamans bonnes ménagères, célèbres pour les richesses de leur buffet.Quand les heures d’école étaient passées, il allait jusqu’à devenir l’ami, le compagnon de jeu des plus grands ; et les après-midi de congé escortait vers la maison quelques-uns des plus petits, qui se trouvaient avoir de jolies sœurs, ou des mamans bonnes ménagères, citées pour les richesses de leur buffet. À vrai dire, il trouvait son avantage à rester en de bons termes avec ses élèves. Le revenu qu’il tirait de son école était modeste et lui aurait à peine suffi pour se procurer le pain de chaque jour. Car il était gros mangeur et, malgré sa maigreur, avait la capacité de se dilater d’un anaconda. Pour l’aider à subsister, les fermiers dont il instruisait les enfants le nourrissaient et le logeaient, comme cela se pratique à la campagne dans ces parages.Le revenu qu’il tirait de son école était peu considérable, et lui aurait à peine suffi pour se procurer le pain de chaque jour, car il était gros mangeur, et, bien qu’efflanqué, avait la puissance de dilatation d’un anacondo ; mais pour l’aider à subsister il était, ainsi que cela se pratique à la campagne dans ces parages, nourri et logé chez les fermiers dont il instruisait les enfants. Il passait une semaine chez chacun à tour de rôle. Il faisait ainsi le tour du voisinage, tous les biens qu’il avait en ce monde noués dans un foulard de coton.Il vivait successivement avec eux une semaine à la fois ; faisant ainsi le tour du voisinage avec tous les biens qu’il eût en ce monde noués dans un foulard de coton.
Ses patrons de la campagne avaient tendance à considérer les dépenses d’école comme un douloureux fardeau et les maîtres d’école comme de purs fainéants. Pour ne pas trop peser sur leur bourse, il avait plusieurs moyens de se rendre à la fois utile et agréable :Afin que tout ceci pût ne pas être trop onéreux pour la bourse de ses rustiques patrons, qui sont enclins à considérer les dépenses d’école comme un douloureux fardeau, et les maîtres d’école comme de purs fainéants, il avait divers moyens de se rendre utile et agréable tout ensemble : il donnait à l’occasion un coup de main aux fermiers dans les menus travaux de leur ferme ; aidait à faire les foins, réparait les clôturesrajustait les clôtures, menait les chevaux à l’abreuvoir, ramenait les vaches du pâturage, et fendait du bois pour le feu d’hiver. Il mettait aussi de côté la dignité de maîtredignité magistrale et l’absolu pouvoir avec lesquels il gouvernait son royaume, l’école, et devenait merveilleusement aimable et insinuant. Il trouvait grâce aux yeux des mères en choyant les enfants, surtout les plus jeunes ; et semblable au lion magnanime qui autrefois traita l’agneau avec tant de générositélion magnanime qui jadis en usa si généreusement avec l’agneau, il s’asseyait avec un enfant sur un genou, et du pied remuait un berceau pendant des heures entières sans s’arrêter.
En plus de ses autres talentsEn outre de ses autres talents, il était le maître de chant du voisinage, et gagnait plus d’un shilling brillantraccrochait plus d’un schelling brillant en enseignant aux jeunes gens le chant des psaumesà instruire les jeunes gens dans la psalmodie. Le dimanche, il était très fier de prendre place à l’église, sur le devant de la galerie, avec un groupe de chanteurs d’élite. À son avis, il remportait très facilement la palme devant le pasteur.Ce n’était pas un sujet de peu de vanité pour lui, les dimanches, que de prendre sa place à l’église sur le devant de la galerie, avec un groupe de chanteurs d’élite ; où, dans son opinion personnelle, il enlevait bien facilement la palme des mains du ministre. Toujours est-il que sa voix retentissait bienbeaucoup au-dessus de toutes les autres voix de l’assemblée. Certains airs fredonnés s’entendent encorela congrégation ; et il y a de certains fredons qu’on peut encore entendre dans cette église, et même à environ huit cents mètreset qu’on peut même entendre d’un demi-milleExplication : Un demi-mille représente environ huit cents mètres. Cette distance est arrondie pour donner un repère familier au lecteur. de là, touttout à fait de l’autre côté de l’étang du moulin, par une silencieuse matinée de dimanche. On dit qu’ils descendent, que l’on dit descendre en ligne directe du nez d’Ichabod Crane. C’est ainsi que, par divers petits travaux, le digne maître d’école menait une existence assez supportable. Il employait cette ingénieuse méthode qu’on appelle communément « se démener des pieds et des mains ». Tous ceux qui ne comprenaient rien aux fatigues du travail intellectuel pensaient qu’il avait la vie la plus facile du monde.C’est ainsi que par diverses petites industries, de cette ingénieuse façon que l’on définit communément « s’aider des pieds et des mains », le digne pédagogue menait une existence assez tolérable, et était réputé, par tous ceux qui ne comprenaient rien aux fatigues du travail de tête, avoir la vie la plus facile du monde.
Le maître d’école est généralement un homme de quelque importance dans le cercle féminin d’un voisinage rustique. On le considère comme une sorte de personnage oisif, presque un gentleman. Par son goût et ses talents, il est infiniment supérieur aux jeunes gens grossiers de la campagne ; de plus, seul le pasteur le dépasse en savoir.voisinage rustique ; étant considéré comme une espèce d’oisif personnage quasi-gentleman, infiniment supérieur par son goût et ses talents aux jeunes gens grossiers de la campagne, et, qui plus est, inférieur en savoir seulement au ministre. Son apparition provoque donc parfois une petite agitationSon apparition est donc sujette à occasionner certaine petite agitation à la table de thé d’une ferme. On y ajoute alors un plat, des gâteaux ou des sucreries, ou parfois même le luxe d’une théière d’argent.à la table de thé d’une métairie, et l’addition d’un plat d’extra, de gâteaux ou de sucreries, ou d’aventure le luxe d’une théière d’argent. Or, notre homme de lettres se complaisait particulièrement dans les sourires des jeunes filles du pays. Comme il se montrait à son avantage au milieu d’elles, dans le cimetière, le dimanche, entre les offices ! Il cueillait pour elles du raisin sur les vignes sauvages qui tapissaient les arbres alentour. Pour les amuser, il récitait toutes les inscriptions des tombes, ou s’ébattait avec tout un essaim de jeunes filles sur les bords de l’étang du moulin voisin. Pendant ce temps, les lourdauds de l’endroit, plus timides, restaient niaisement en arrière, envieux de son élégance et de son adresse supérieures !Comme il figurait au milieu d’elles dans le cimetière entre les offices, les dimanches, cueillant pour elles du raisin sur les ceps de vigne sauvage qui tapissaient les arbres d’alentour ; récitant pour leur amusement toutes les épitaphes placées sur les tombes, ou s’ébattant avec tout un essaim d’icelles sur les bords de l’étang du moulin adjacent, tandis que les lourdauds de l’endroit, plus timides, restaient niaisement en arrière, envieux de son élégance et de son adresse supérieures !
Comme sa vie était en partie itinérante, il était aussi une sorte de gazette voyageuse : de maison en maison, il rapportait tous les bavardages de la localité. Ses visites étaient donc toujours accueillies avec plaisir.Par suite de son existence semi-ambulante aussi, c’était une espèce de gazette voyageuse, portant de maison en maison tout le répertoire des caquets de la localité, de sorte que ses visites étaient toujours accueillies avec plaisir. Les femmes le considéraient en outre comme un homme de grand savoirIl était en outre estimé par les femmes un homme de grande érudition, car il avait lu plusieurs livres d’un bout à l’autre et connaissait à fondavait lu plusieurs livres d’un bout à l’autre, et possédait à fond l’Histoire de la magie dans la Nouvelle-Angleterre, par Cotton Mather, à laquelle, soit dit en passant, il croyait très-fermement et de toutes ses forces.
C’était en faitC’était dans le fait un singulier mélange de finesse limitéefinesse étroite et de crédulité naïve. Son amour pour le merveilleux et sa facilité à le digérer étaient également extraordinaires. L’un et l’autre s’étaient accrus depuis qu’il vivait dans cette région enchantée.Son amour pour le merveilleux et son aisance à le digérer étaient également extraordinaires ; et l’un et l’autre s’étaient accrus par suite de sa résidence dans cette région enchantée. Il n’y avait pas de conte trop grossier, trop monstrueux pour son robuste estomac. Après avoir fermé son école l’après-midi, il aimait souvent s’étendre sur le lit de trèfle odorant qui bordait le petit ruisseau gazouillant près de sa classe. Là, il relisait et méditait les récits effrayants du vieux Mather, jusqu’à ce que les ombres grandissantes du soir fassent flotter devant ses yeux la page imprimée comme un brouillard.C’était souvent son bonheur, après avoir fermé son école dans l’après-midi, que de s’étendre sur le lit de trèfle odorant qui bordait le petit ruisseau gazouillant auprès de sa classe, et là de relire et méditer les récits effrayants du vieux Mather, jusqu’à ce que les ombres croissantes du soir fissent flotter devant ses yeux comme un brouillard la page d’impression. Alors, il reprenait le chemin de la ferme où il était logé, en passant par le marais, le ruisseau et le bois imposant et sombre. À cette heure des enchantements, tous les bruits de la nature troublaient son imagination surexcitée :Alors, comme il reprenait par le marais, le ruisseau, le bois imposant et sombre, le chemin de la ferme où il se trouvait être caserné, tous les bruits de la nature, à cette heure des enchantements, troublaient son imagination surexcitée : le gémissement du whip-poor-will2 parti du flanc de la colline, le cri prophétique du crapaud des joncs, ce précurseur de l’orage ; la note lugubrement moqueuse de la chouettefresaie, ou bien un bruissement soudain dans le feuillage, causé par des oiseaux s’envolant effrayés de la branche. Les vers luisants étincelaient avec plus de splendeur dans les endroits les plus sombres. Eux aussi le faisaient parfois tressaillir, quand l’un d’eux, d’un éclat plus vif, glissait en travers de sa route. Et si, par hasard, un grand imbécile de scarabée venait étourdiment le heurter en volant, le pauvre diable était près de rendre l’âme : il se figurait qu’une sorcière lui avait imprimé sa marque.Les lampyres aussi, qui étincelaient plus splendides dans les endroits plus sombres, de temps à autre le faisaient tressaillir, quand l’un d’eux, d’un éclat plus vif, glissait en travers de sa route ; et si par hasard un grand imbécile d’escarbot venait étourdiment se jeter contre lui dans son vol, le pauvre diable était près de rendre l’âme, sous l’idée qu’une sorcière lui avait imprimé sa marque. Son seul recours, dans ces moments-là, était de chanter des airs de psaumes, soit pour noyer ses pensées, soit pour éloigner les mauvais esprits ;Son unique ressource, en pareil cas, soit pour noyer ses pensées, soit pour écarter de lui les esprits malins, était de chanter des airs de psaumes ; — et les bonnes gens de Sleepy Hollowdu Vallon endormi, comme ils étaient assis le soir sur le pas de leur porte, étaient souvent frappés de crainte et de respect en entendant sa mélodie nasale « se dérouler longuement en chaînons mélodieux », flottant au-dessus d’une colline lointaine, ou courant sur la route ténébreuse.
Il trouvait aussi un plaisir fiévreux à passer de longues soirées d’hiver avec les vieilles ménagères hollandaises. Assises près du feu, elles filaient, tandis qu’une rangée de pommes rôtissait et bavait le long du foyer. Il écoutait leurs merveilleux récitsUne autre source pour lui de fiévreux plaisir était de passer, l’hiver, de longues soirées avec les vieilles ménagères hollandaises, pendant qu’elles étaient assises à filer auprès du feu, avec une rangée de pommes rôtissant et bavant le long du foyer, et de prêter l’oreille à leurs merveilleux récits de fantômes et de lutins, et de champs hantésde champs où il revenait, et de ruisseaux hantésde ruisseaux où il revenait, et de ponts hantésde ponts où il revenait, et de maisons hantéesde maisons où il revenait, et particulièrement du cavalier sans tête, ou Hessois galopant du Vallon, comme on l’appelait quelquefois. Il les charmait à son tour par ses anecdotes de sorcellerie. Il racontait aussi les horribles présages, les bruits et les apparitions sinistres dans l’air qui étaient si fréquents autrefois dans le Connecticut. Et il les effrayait terriblement avec ses théories sur les comètes et les étoiles filantes, et avec ce fait alarmant : le monde tournait bel et bien sur lui-même, et elles avaient la tête en bas la moitié du temps !Il les charmait à son tour par ses anecdotes de sorcellerie, ainsi que par celles relatives aux horribles présages, bruits et apparitions sinistres dans l’air, qui étaient si fréquents dans les temps reculés du Connecticut, et les effrayait lamentablement avec ses spéculations au sujet des comètes et des étoiles filantes, et de ce fait alarmant que le monde tournait positivement sur lui-même et qu’elles avaient la moitié du temps la tête en bas !
Mais tout ceci était un plaisir tant qu’il était chaudement tapi dans le coin de la cheminée. La chambre était remplie de la lueur d’un rouge pâle qui s’échappait d’un pétillant feu de bois ; par conséquent, nul spectre n’osait y montrer le bout de son nez. Ce plaisir était ensuite chèrement payé par les terreurs de son retour au logis.Mais s’il y avait une jouissance dans tout ceci pendant qu’il était chaudement tapi dans le coin de la cheminée d’une chambre remplie de la lueur d’un rouge pâle s’échappant d’un pétillant feu de bois, et où par conséquent nul spectre n’osait montrer le bout de son nez, elle était ensuite chèrement payée par les terreurs de son retour au logis. Quelles formes, quelles ombres effrayantes n’assiégeaient pas sa route au milieu des horribles et sombres lueurs que projette la neige pendant la nuit ! — De quel œil attentif il regardait le moindre rayon de lumière se détacher tremblotant de quelque fenêtre lointaine et ruisseler à travers les campagnes désertes ! — Que de fois il fut terrifié par quelque arbuste couvert de neige, qui, semblable à un fantôme dans son linceul, lui barrait le chemin ! — Que de fois le bruit même de ses pas sur la croûte de glace que foulaient ses pieds le fit reculer avec une crainte mêlée de respect qui glaçait son sang dans ses veines ! que de fois il redouta de regarder par-dessus son épaule, de peur de voirde peur qu’il ne vît quelque étrange créature marchant immédiatement derrière lui ! — et que de fois il fut plongé dans une complète épouvante par quelque furieuse rafale hurlant parmi les arbres, à la pensée que c’étaitdans la pensée que c’était le Hessois galopant dans une de ses courses nocturnes !
Tout cela cependant n’était que des terreurs nées de la nuitterreurs enfantées par la nuit, des fantômes de l’esprit qui marchent dans les ténèbres. Et, même s’il avait vu bien des spectres au cours de sa vie et avait été plus d’une fois assailli par Satan sous diverses formes pendant ses courses solitaires, le jour mettait toujours un terme à toutes ces angoisses. Il aurait en somme passéténèbres ; et quoiqu’il eût vu bien des spectres dans son temps, été plus d’une fois assailli sous diverses formes par Satan pendant ses courses solitaires, le jour ne laissait pas de mettre un terme à toutes ces angoisses ; et il aurait en somme passé une vie assez agréable, en dépit du diable et de toute sa bandede toute sa séquelle, si son chemin n’avait pas été traversé par un être qui cause aux hommes mortels plus de soucis que les fantômes, les lutins et toute la race des sorcières mis ensemble, et cet être était — une femme.
Notes de bas de page
1. Town, en anglais, se dit de tout assemblage de maisons où il y a un marché régulier. (Note du traducteur.)
2. Le whip-poor-will est un oiseau que l’on entend seulement la nuit. Il tire son nom de son ramage, qui est censé ressembler à ces mots.