La table, l’âne et le bâton merveilleux
À cause des mensonges d’une chèvre, un tailleur chasse ses trois fils. Les frères partent apprendre un métier et reçoivent des cadeaux étonnants : une table, un âne et un sac. Chacun possède un pouvoir bien particulier. Mais sur le chemin du retour, certaines personnes aimeraient s’en emparer. Dans ce conte des frères Grimm, avoir un objet magique ne suffit pas toujours pour se tirer d’affaire.
Romances sans paroles, op. 19b — no 3
Il était une fois un tailleur qui avait trois fils et une chèvre. Comme la chèvre nourrissait toute la famille de son lait, il fallait lui donner de bon fourrage et la mener brouter dehorsla mener paître dehors tous les jours. C’était le travail des filsC’était la besogne des fils, chacun à son tour. Un jour l’aîné la mena au cimetière, où il y avait de l’herbe magnifique, qu’elle brouta à son aise en faisant beaucoup de gambadesavec force gambades. Le soir, quand il fut temps de rentrer, il lui demanda : « La bique, as-tu assez mangées-tu repue ? » Elle répondit :
Je suis bourrée,
Rassasiée,
Bé bée !
« Rentrons donc, » dit le jeune homme ; et la prenant par sa cordesa longe il la mena à l’étable, où il l’attacha solidement. « Eh bien ! dit le vieux tailleur, la chèvre a-t-elle tout ce qu’il lui faut ?
— Oh ! dit le fils, elle est bourrée et rassasiée. »
Mais le père, voulant s’en assurer par lui-même, alla dans l’étable et se mit à caresser la chère bique en lui disant : « Biquette, as-tu bien assez mangées-tu bien repue ? » Elle répondit :
Comment aurais-je pu manger ?
Sur les tombeaux je n’ai fait que sauter,
Sans voir un brin d’herbe à brouter.
Bé bé !
« Qu’est-ce que j’entends ! » s’écria le tailleur ; et sortant de l’étable il interpella brutalement son fils aînéil apostropha son fils aîné :
« Ah ! menteur ! tu m’as dit que la chèvre était rassasiée et tu l’as laissée sans mangertu l’as laissée jeûner. » Dans sa colère, il prit sa règle de tailleurson aune et le chassa en lui en donnant de grands coups.
Le lendemain, c’était le tour du second fils. Il chercha, le long de la haie du jardin, une place bien garnie de bonne herbe ; et la chèvre la tondit jusqu’au dernier brin. Le soir, quand il s’agit de rentrer, il lui demanda : « La bique, as-tu assez mangées-tu repue ? » Elle répondit :
Je suis bourrée,
Rassasiée,
Bé bée !
« Rentrons donc, » dit le jeune homme ; et il la mena à l’étable, où il l’attacha solidement.
« Eh bien ! dit le vieux tailleur, la chèvre a-t-elle tout ce qu’il lui faut ?
— Oh ! dit le fils, elle est bourrée et rassasiée. » Le tailleur, qui voulait voir les choses par lui-même, alla dans l’étable et demanda : « Biquette, as-tu bien assez mangées-tu bien repue ? » Elle répondit :
Comment aurais-je pu manger ?
Sur les fossés je n’ai fait que sauter,
Sans voir un brin d’herbe à brouter,
Bé bé !
« Le misérable ! s’écria le tailleur ; laisser une si douce bête sans mangerlaisser jeûner une si douce bête ! » Et, à grands coups de règlecoups d’aune, il mit encore son second fils à la porte.
Le lendemain, ce fut le tour du dernier fils, qui, pour bien faire les choses, chercha de jeunes buissons garnis de belles feuilles et laissa la chèvre les brouter directementdes taillis garnis de belles feuilles, et mit la chèvre à brouter à même. Le soir, quand il s’agit de rentrer, il lui demanda : « La bique, as-tu assez mangées-tu repue ? » Elle répondit :
Je suis bourrée,
Rassasiée,
Bé bée !
« Rentrons donc, » dit le jeune homme ; et il la mena à l’étable, où il l’attacha solidement.
« Eh bien ! dit le vieux tailleur, la chèvre a-t-elle tout ce qu’il lui faut ?
— Oh ! dit le fils, elle est bourrée et rassasiée. »
Mais le tailleur, qui n’avait plus de confiance, alla à l’étable et demanda : « Biquette, as-tu bien assez mangées-tu bien repue ? » La méchante bête répondit :
Comment aurais-je pu manger ?
Parmi les champs je n’ai fait que sauter,
Sans voir un brin d’herbe à brouter,
Bé bé !
« Quelle bande de menteursL’engeance de menteurs ! s’écria le père ; aussi trompeurs et aussi cruelsaussi fourbes et aussi dénaturés les uns que les autres ! Mais je ne serai plus leur dupe ! » Et, hors de lui de colère, il battit son dernier filsil rossa son dernier fils à grands coups de règlecoups d’aune si violemment, que le jeune homme se sauva à son tour de la maison.
Le vieux tailleur restait désormais tout seul avec sa chèvre. Le lendemain, il alla dans l’étable et se mit à la caresser en disant : « Viens, chère biquette, je vais te mener brouter moi-mêmete mener paître moi-même. » Il la prit par sa cordesa longe et la conduisit le long des haies vertes, aux places où poussait l’herbe à mille feuilles et aux autres endroits qui plaisent aux chèvres. « Cette fois, lui dit-il, tu peux t’en donner à cœur joieà cœur-joie. » Et il la laissa brouterla laissa paître jusqu’au soir. Alors il lui demanda : « La bique, as-tu assez mangées-tu repue ? » Elle répondit :
Je suis bourrée,
Rassasiée,
Bé bée !
« Rentrons donc, » dit le tailleur ; et il la mena à l’étable, où il l’attacha solidement. En sortant, il se retourna encore pour lui répéter : « Cette fois, tu as bien assez mangétu es bien repue ? » Mais la chèvre ne le reçut pas mieux que les autres ; elle lui répondit :
Comment aurais-je pu manger ?
De tout le jour je n’ai fait que sauter,
Sans voir un brin d’herbe à brouter,
Bé bé !
Le tailleur, en entendant cela, fut bien surpris ; il reconnut qu’il avait chassé ses fils injustement. « Attends, dit-il, ingrate créature ! ce serait trop peu de te chasser aussi ; je veux te marquer de telle sorte que tu n’oseras jamais te montrer devant d’honnêtes tailleurs. » Et en un instant il saisit son rasoir, savonna la tête de la chèvre et la rasa nue comme la main ; et, comme la règle de tailleur lui aurait fait trop d’honneurl’aune lui aurait fait trop d’honneur, il prit le fouet, et lui en donna des coups si violentslui en donna de telles cinglées qu’elle s’enfuit en faisant des sauts prodigieux.
Le tailleur, se trouvant tout seul chez lui, tomba dans un grand chagrin. Il aurait bien voulu rappeler ses fils ; mais personne ne savait ce qu’ils étaient devenus.
L’aîné s’était mis en apprentissage chez un menuisier. Il apprit le métier avec ardeur, et, quand il eut l’âge de partir voyager pour perfectionner son métierquand il eut atteint l’âge voulu pour faire sa tournée, son maître lui offrit une petite table en bois ordinaire, sans rien de remarquable, mais dotée d’un pouvoir précieuxson maître lui fit présent d’une petite table en bois commun et sans apparence, mais douée d’une précieuse propriété. Quand on la posait devant soi et qu’on disait : « Table, couvre-toi, » elle se couvrait à l’instant même d’une jolie nappe en toile bien blanche, avec une assiette, un couteau et une fourchette, des plats remplis de toutes sortes de bonnes choses à mangerdes plats remplis de mets de toute sorte, autant qu’il y avait de place, et un grand verre plein d’un vin rouge vifd’un vin vermeil qui réjouissait le cœur. Le jeune compagnon se crut riche pour le reste de ses jours, et se mit à courir le monde au gré de ses enviesà sa fantaisie, sans s’inquiéter si les auberges étaient bonnes ou mauvaises et s’il y trouverait ou non de quoi dîner. Et même, quand l’envie lui en prenait, il n’entrait nulle part, mais en plein champ, dans un bois, dans une prairie, il posait sa table devant lui, et en lui disant seulement : « Couvre-toi, » il était servi au même moment.
Il eut enfin l’idée de retourner chez son père, espérant qu’il trouverait sa colère apaisée et qu’avec la table merveilleuse il serait bien reçu. Sur sa route, il entra un soir dans une auberge qui était pleine de voyageurs ; ils lui souhaitèrent la bienvenue et l’invitèrent à se mettre à table avec eux, parce qu’autrement il aurait bien de la peine à trouver de quoi manger : « Non, répondit-il, je ne partagerai pas votre repas, mais je vous invite à partager le mienje ne veux pas de votre écot, mais je vous invite à prendre part au mien. »
Ils se mirent à rire, croyant qu’il voulait plaisanter ; cependant il dressa sa table au milieu de la salle et dit : « Table, couvre-toi. » Aussitôt elle fut couverte de platsmets comme il n’en était jamais sorti de la cuisine de l’auberge, et dont la bonne odeur chatouillait agréablement le nez des invitésdont le fumet chatouillait agréablement l’odorat des convives, « Allons, messieurs, s’écria-t-il, à table ! » Voyant de quoi il s’agissait, ils ne se firent pas prier, et, le couteau à la main, ils se mirent à manger de bon cœurils se mirent à fonctionner bravement. Ce qui les étonnait le plus, c’était qu’à mesure qu’un plat était vide, un autre tout plein le remplaçait à l’instant. L’aubergisteL’hôte était dans un coin et voyait tout cela sans savoir qu’en penser ; seulement il se disait qu’un pareil cuisinier lui serait très utilefort utile dans son auberge.
Le menuisier et ses compagnonsLe menuisier et sa compagnie passèrent joyeusement une partie de la nuit ; à la fin ils allèrent se coucher, et le jeune homme, en se mettant au lit, posa près du mur sa table merveilleuse. Mais l’aubergistel’hôte avait des pensées qui l’empêchaient de dormir ; il se souvint qu’il y avait dans son grenier une vieille table toute pareille. Il alla la chercher sans bruit et la mit à la place de l’autre.
Le lendemain, le menuisier, après avoir payé pour la nuit qu’il avait passée, prit la table sans s’apercevoir de la substitution et continua son chemin.
À midiA midi, il arriva chez son père, qui le reçut avec une grande joie. « Eh bien, mon cher fils, lui demanda-t-il, qu’as-tu appris ?
— Le métier de menuisierL’état de menuisier, mon père.
— C’est un bon métier, répliqua le vieillard ; mais qu’as-tu rapporté de ta tournée ?
— Père, ce que j’ai rapporté de mieuxla meilleure pièce de mon sac, c’est cette petite table. »
Le tailleur l’examina sous tous les anglesla considéra de tous côtés et lui dit : « Si c’est là ton chef-d’œuvre, il n’est pas magnifique ; c’est un vieux meuble qui ne tient pas debout.
— Mais, répondit le fils, c’est une table magique : quand je lui ordonne de se couvrir, elle se garnit des plats les plus excellents, avec du vin à réjouir le cœur. Allez inviter tous nos parents et amis à venir se régaler ; la table les rassasiera tous. »
Quand les invités furent réunisQuand la compagnie fut réunie, il posa sa table au milieu de la chambre et lui dit : « Table, couvre-toi. » Mais elle n’entendit pas ses ordres et resta vide comme une table ordinaire. Alors le pauvre garçon s’aperçut qu’on l’avait changée, et resta honteux comme un menteur pris sur le fait. Les parents se moquèrent de lui et s’en retournèrent chez eux sans avoir bu ni mangé. Le père reprit son aiguille et son dé, et le fils se fit embaucherse mit en condition chez un maître menuisier.
Le second fils était entré en apprentissage chez un meunier. Quand il eut terminé son apprentissageQuand il eut fini son temps, son maître lui dit : « Pour te récompenser de ta bonne conduite, je veux te donnerje te veux donner un âne. Il est d’une espèce particulière, et ne porte pas de charges et ne tire pas de voiturene supporte ni le bât ni l’attelage.
— À quoi sert-il doncA quoi donc est-il bon ? demanda le jeune homme.
— Il produit de l’or, répondit le meunier ; tu n’as qu’à le faire avancer sur un drap étendu, et qu’à prononcer bricklebrit ; la bonne bête te fera de l’or, par devant et par derrière.
— Voilà un merveilleux animal, » dit le jeune homme.
Il remercia son maître et se mit à courir le monde. Quand il avait besoin d’argent, il n’avait qu’à dire à son âne bricklebrit : les pièces d’or pleuvaient sans lui donner d’autre peine que celle de les ramasser. Partout où il allait, le meilleur n’était pas trop bon pour lui et il choisissait ce qu’il y avait de plus cher, car il avait toujours la bourse pleinele plus cher était son lot, car il avait toujours là bourse pleine.
Après avoir voyagé quelque temps, il pensa que la colère de son père devait être apaisée, qu’il pouvait aller le retrouverqu’il pouvait l’aller retrouver et qu’avec son âne il en serait bien reçu. Il entra dans la même auberge où son frère avait déjà perdu sa tableoù son père avait déjà perdu sa table. Il menait son âne en laisse ; l’aubergistel’hôte voulut le prendre et l’attacher, mais le jeune homme lui dit : « Ne vous donnez pas cette peine, je vais moi-même attacher mon âne grismon grisou à l’écurie, parce que je veux toujours savoir où il est. »
L’aubergisteL’hôte, assez surpris, supposait qu’un compagnon qui voulait soigner lui-même son âne n’allait pas dépenser beaucoupn’allait pas faire grande dépense. Mais quand l’étranger, mettant la main à la poche, en eut tiré deux pièces d’or et lui eut recommandé de lui servir les meilleurs platsde lui servir du bon, il ouvrit de grands yeux et se mit à chercher ce qu’il avait de meilleur. Après dîner, le voyageur demanda ce qu’il devait ; l’aubergistel’hôte fit tout pour gonfler la noten’épargna rien pour grossir la note, et répondit qu’il lui fallait encore deux pièces d’or. Le jeune homme fouilla à sa poche, mais elle était vide. « Attendez un instant, dit-il, je vais chercher de l’argent ; » et il sortit en prenant la nappe avec lui.
L’aubergisteL’hôte ne comprenait rien à ce que cela voulait dire, mais il était curieux ; il suivit le voyageur, et, quand celui-ci eut verrouillé derrière lui la porte de l’écurie, il y regarda par une fente. L’étranger étendit la nappe sous l’âne, prononça bricklebrit, et aussitôt la bête fit tomber de l’or par devant et par derrière ; il en pleuvait.
« Malpeste ! se dit l’aubergistel’hôte, des pièces d’or toutes neuvesdes ducats tout neufs ! Un pareil trésor ne risque pas de ruiner son maîtreUn pareil trésor n’est pas pour faire tort à son maître ! »
Le jeune homme paya sa notesa dépense et alla se coucher ; mais l’aubergiste, se glissant la nuit dans l’écurie, enleva l’âne gris qui fabriquait de la monnaieenleva le grison qui battait monnaie, et en mit un autre à sa place.
Le lendemain matin, le jeune homme prit l’âne et se remit en route, croyant bien que c’était sa bête magique. À midiA midi il arriva chez son père, qui se réjouit de le revoir et le reçut à bras ouverts.
« Qu’es-tu devenu, mon fils ? demanda le vieillard.
— Je suis meunier, cher père, répondit-il.
— Que rapportes-tu de ta tournée ?
— Rien qu’un âne.
— Il y a bien assez d’ânes chez nous, dit le père, tu aurais mieux fait de nous ramener une bonne chèvre.
— Mais, reprit le fils, ce n’est pas une bête comme une autre ; c’est un âne magique. Je n’ai qu’à dire bricklebrit, et aussitôt il en tombe des pièces d’or de quoi remplir un drap ; faites venir tous nos parents, je vais les enrichir tous d’un seul coup.
— Voilà qui me plaît, dit le tailleur ; je ne me fatiguerai plus à coudre. » Ettirer l’aiguille. « Et il alla bien vite chercher toute sa parenté.
Dès qu’ils furent réunis, le meunier se fit faire place, étendit un drap et amena son âne au-dessus. « Maintenant, dit-il, attention ! bricklebrit. » Mais l’âne n’entendait rien à la magie, et ce qu’il fit tomber sur le drap ne ressemblait guère à des pièces d’or. Le pauvre meunier vit qu’on l’avait volé, et, faisant bien triste mine, il demanda pardon à ses parents, qui s’en retournèrent chez eux aussi pauvresaussi gueux qu’ils étaient venus. Son père fut obligé de reprendre son aiguille ; quant à lui, il se fit embaucher comme domestiquepour lui, il se plaça comme domestique dans un moulin.
Le troisième frère s’était mis en apprentissage chez un tourneur, un artisan qui façonne le bois en le faisant tourner,chez un tourneur, et, comme le métier est difficile, il y resta plus longtemps que ses deux aînés. Ils lui racontèrent dans une lettreIls lui mandèrent dans une lettre les malheurs qui leur étaient arrivés, et comment l’aubergiste leur avait volé les cadeaux magiques qu’ils possédaientles dons magiques dont ils étaient possesseurs. Quand le tourneur eut fini son apprentissage et que le temps de voyager fut venu, son maître, pour le récompenser de sa bonne conduite, lui donna un sac dans lequel il y avait un gros bâton. « Le sac peut bien me servir, dit-il, je le mettrai sur mes épaules ; mais à quoi bon ce bâton ? il ne fait que l’alourdir.
— Je vais t’apprendre son usage, répondit le maître ; si des genssi quelques gens te font du mal, tu n’as qu’à dire ces mots : « Bâton, hors du sac ! » aussitôt le bâton leur sautera aux épaules, et les frappera si fort qu’ils ne pourront plus bouger pendant huit joursles travaillera si vigoureusement que de huit jours ils ne pourront plus remuer. Le jeu ne cessera que quand tu auras dit : « Bâton, dans le sac ! »
Le compagnon remercia son maître et se mit en route avec le sac ; si quelqu’un l’approchait de trop près et voulait le toucher, il n’avait qu’à dire : « Bâton, hors du sac ! » aussitôt le gourdin se mettait à battre les vêtements des gens, sans leur laisser le temps de les enlever. Tout allait si vite que chacun recevait des coups avant de comprendre d’où ils venaientaussitôt le gourdin de battre les habits des gens sans qu’ils eussent le temps de les ôter, et le tour se faisait si vite que chacun y passait avant d’avoir vu par où.
Un soir il arriva à l’auberge où ses frères avaient été dépouillés. Il posa son sac à dosson havre-sac devant lui sur la table et se mit à raconter tout ce qu’il avait vu de curieux dans le monde. « Oui, disait-il, on trouve des tables qui servent toutes seules à dîner, des ânes qui font de l’or, et d’autres merveilles du même genreautres semblables belles choses que je suis loin de mépriser ; mais tout cela n’est rien à côté du trésor que je porte dans mon sac. »
L’aubergisteL’hôte dressait les oreilles. « Qu’est-ce que cela peut être ? pensait-il ; sans doute son sac est plein de pierres précieuses. Je voudrais bien le réunir à l’âne et à la table, car toutes les bonnes choses vont par trois. »
Lorsqu’on se coucha, le jeune homme s’étendit sur un banc et mit son sac sous sa tête en guise d’oreillerson sac sur sa tête en guise d’oreiller. Quand l’aubergiste le crut bien endormi, il s’approcha de lui tout doucement et se mit à tirer légèrement sur le sac pour essayer s’il pourrait l’enlever et en mettre un autre à la place.
Mais le tourneur le guettait depuis longtemps, et, au moment où le voleur donnait une forte secousse, il s’écria : « Bâton, hors du sac ! » et aussitôt le bâton sauta sur le dos du voleur et lui aplatit comme il faut les coutures de son habitet aussitôt le bâton de sauter au dos du fripon et de rabattre comme il faut les coutures de son habit. Le malheureux demandait pardon, miséricorde ; mais, plus il criait, plus le bâton lui frappait les épauleslui daubait les épaules, si bien qu’enfin il tomba épuisé par terre. Alors le tourneur lui dit : « Silui dit : » Si tu ne me rends pas à l’instant la table et l’âne, la danse va recommencer.
— Oh ! non, s’écria l’aubergistel’hôte d’une voix faible, je rendrai tout ; fais seulement rentrer dans le sac ce diable maudit.
— Ce serait pourtant justice de recommencer, dit le compagnon, mais je t’épargne si tu obéisje te fais grâce si tu t’exécutes. » Puis il ajouta : « Bâton, dans le sac ! » et le laissa tranquillele laissa en repos.
Le tourneur arriva le lendemain chez son père avec la table et l’âne. Le tailleur se réjouit de le revoir et lui demanda ce qu’il avait appris.
— Cher père, répondit-il, je suis devenu tourneur.
— Beau métierBel état, dit le père ; et qu’as-tu rapporté de tes voyages ?
— Une belle pièce, cher père ; un bâton dans un sac.
— Un bâton ! s’écria le père ; c’était bien la peine ! il y en a autant dans tous les bois.
— Mais pas comme le mien, cher père ; quand je lui dis : « Bâton, hors du sac ! » il s’élance sur ceux qui me veulent du mal et les batles rosse jusqu’à ce qu’ils en tombent par terre en criant grâce. Avec ce gourdin-là, voyez-vous, j’ai récupéréj’ai recouvré la table et l’âne que ce voleur d’aubergistece voleur d’hôte avait dérobés à mes frères. Faites-les venir tous les deux et allez inviter tous nos parents, je veux les régaler et remplir leurs poches. »
Le vieux tailleur alla chercher les parents, même s’il n’avait plus grande confiancebien qu’il n’eût plus grande confiance. Le tourneur étendit un drap dans la chambre, y amena l’âne et invita son frère à prononcer la formule magiqueles paroles sacramentelles. Le meunier dit : bricklebrit, et aussitôt les pièces d’or se mirent à tomber dru comme la grêleaussitôt les pièces d’or de tomber dru comme grêle, et la pluie ne cessa que quand chacun en eut plus qu’il n’en pouvait porter. (Vous auriez bien voulu être là, ami lecteur.) Ensuite le tourneur prit la table et dit à son frère le menuisier : « À ton tourA ton tour, maintenant. » À peine celui-ci eut-il prononcéA peine celui-ci eut-il prononcé : « Table, couvre-toi, » qu’elle fut servie et couverte des plats les plus appétissants. Il y eut alors un festin comme jamais le vieillard n’en avait vu dans sa maison, et tous les invités restèrent réunis pour faire la fêtetoute la compagnie resta réunie et en fête jusqu’à la nuit. Le tailleur serra précieusement dans une armoire son aiguille, son dé, sa règle de tailleurson aune et son fer à repasserson carreau, et vécut en paix et en joie avec ses trois fils.
Mais qu’était devenue la chèvre, à cause de qui le tailleur avait chassé ses trois fils de chez luiqui était cause que le tailleur avait chassé ses trois fils de chez lui ? Je vais vous le raconterJe vais vous le conter.
Comme elle était honteuse de sa tête pelée, elle courut se cacher dans un terrier de renard. Le renard, en rentrant chez lui, aperçut dans l’obscurité deux grands yeux qui étincelaient comme des charbons ardents ; la peur le prit et il s’enfuit. L’ours qui le rencontra, voyant son trouble, lui dit : « Qu’y a-t-il donc, frère renard ? d’où te vient cet air effaré ?
— Ah ! répondit l’autre, il y a au fond de mon terrier un monstre épouvantable, qui m’a regardé avec des yeux enflammés.
— Nous l’aurons bientôt chassé, » dit l’ours ; et il alla aussi regarder au fond du terrier ; mais, quand il eut vu ces terribles yeux, la peur le gagna aussi, et, pour éviter d’avoir affaire au monstre, il s’enfuit au plus vite.
L’abeille le rencontra, et, s’apercevant qu’il n’avait pas l’air très rassuréqu’il n’avait pas l’air trop rassuré dans sa peau, elle lui dit : « Eh ! compère, tu fais bien triste mine : où est passée ta gaietéqu’est devenue cette gaieté ?
— C’est bien dit, répondit l’ours ; mais il y a dans le terrier du renard un monstre aux regards terribles, que nous n’arrivons pas à délogerque nous ne pouvons faire déloger. »
L’abeille répliqua : « Tu me fais pitié, grand sire ; je ne suis qu’une faible créature, que tu ne daignes pas regarder sur ton chemin ; mais cependant je crois que je pourrai t’être utile. »
Elle vola dans le terrier, se posa sur la tête rasée de la chèvre, et la piqua si fortement que la bique ne put s’empêcher de crier bé bée ! et de s’élancer dans le bois comme une follecomme une frénétique. Et depuis ce temps-là personne ne sait ce qu’elle est devenue.