Le Jardin du Paradis

par Hans Christian Andersen

Il y avait une fois le fils d’un grand et puissant roi ; personne n’avait d’aussi beaux livres que lui ; ils Ă©taient tout pleins de gravures magnifiques qui reprĂ©sentaient tout ce qui existe sur la terre.

Le texte donnait la description de tous les pays et de tous les peuples du globe, de toutes les villes et mĂȘme des moindres hameaux. Il n’y avait qu’un seul lieu sur lequel il ne fournĂźt aucun renseignement ; il n’indiquait pas oĂč se trouvait le jardin du Paradis, et c’était cela justement que le prince aurait surtout dĂ©sirĂ© savoir.

Lorsqu’il Ă©tait encore enfant et qu’il commença Ă  aller Ă  l’école, sa grand’mĂšre lui conta que sur les pĂ©tales des belles fleurs qui ornent le jardin du Paradis se trouvent des tables de multiplication, la sĂ©rie chronologique de tous les rois de la terre, des cartes de gĂ©ographie, les rĂšgles de la grammaire, et qu’il suffit de manger ces fleurs, qui ont le goĂ»t des gĂąteaux les plus exquis et des plus fines confitures, pour savoir aussitĂŽt, dans la perfection, ses leçons d’arithmĂ©tique, d’histoire et de gĂ©ographie.

Alors il avait pleinement foi dans le rĂ©cit de sa grand’mĂšre ; mais lorsqu’il devint plus ĂągĂ© et qu’il se mit Ă  rĂ©flĂ©chir, il pensa que dans ce fameux jardin il devait y avoir des magnificences d’une tout autre espĂšce.

« Oh ! s’écria-t-il un jour, pourquoi Ève a-t-elle cueilli la pomme de l’arbre de la science ? Pourquoi Adam en a-t-il mangĂ© ? Ce n’est pas moi qui aurais fait cette sottise. J’aurais obĂ©i au prĂ©cepte divin, et le pĂ©chĂ© ne serait pas entrĂ© dans ce monde. »

Il continua à grandir et il arriva à ses dix-huit ans, mais le jardin du Paradis préoccupait toujours son imagination.

Un jour, il alla dans la forĂȘt voisine se promener seul, comme il aimait Ă  le faire. Il s’égara et la nuit survint sans qu’il eĂ»t pu retrouver son chemin. Les nuages s’étaient amoncelĂ©s ; une tempĂȘte Ă©clata et la pluie se mit Ă  tomber comme si toutes les cataractes du ciel avaient Ă©tĂ© ouvertes ; il faisait noir comme dans le plus sombre caveau. Le prince s’avançait Ă  tĂątons, ce qui ne l’empĂȘchait pas de glisser et de s’étendre sur la mousse humide ou, d’autres fois, sur de grosses pierres.

Le pauvre prince fut bientĂŽt percĂ© jusqu’aux os ; il marchait dans l’eau jusqu’aux genoux, et quand les rafales agitaient les branches, il Ă©tait inondĂ© des pieds Ă  la tĂȘte. Il n’en pouvait plus de fatigue ; dĂ©couragĂ© et harassĂ©, il Ă©tait sur le point de tomber faible, lorsqu’il entendit un singulier ronflement qui, parfois, augmentait de force et soufflait comme une bourrasque, pour ensuite diminuer et devenir comme un lĂ©ger susurrement.

Il se remit en marche et, bientĂŽt, il vit devant lui une grande caverne tout illuminĂ©e par un immense feu devant lequel, comme on dit, on aurait pu rĂŽtir un bƓuf. Aussi y avait-on placĂ© un magnifique cerf tout entier qui, mis Ă  la broche et tenu par deux troncs de sapins, tournait lentement devant les flammes ardentes.

Une femme ĂągĂ©e, mais grande et forte, qu’on aurait facilement prise pour un homme dĂ©guisĂ©, se tenait prĂšs du feu, y jetait, de temps Ă  autre, des blocs de bois et surveillait la cuisson de la bĂȘte.

« N’aie pas peur, dit-elle au prince, approche et viens sĂ©cher tes habits au feu. »

Le prince entra et s’assit sur un tas de bois.

« J’ai bien chaud par devant, dit-il, mais, par derriĂšre, houh ! quel courant d’air !
— Ce n’est rien encore, dit la femme, ce sera bien autre chose quand mes fils vont ĂȘtre de retour. Car il faut que tu saches que c’est ici l’antre des vents ; mes fils sont les quatre vents qui rĂšgnent sur les airs.
— OĂč sont-ils donc maintenant ? demanda le prince.
— Quelle sotte question ! rĂ©pondit la femme. Comment veux-tu que je sache au juste oĂč se trouvent des gaillards aussi remuants et qui font des enjambĂ©es aussi larges ? Il se pourrait cependant qu’ils fussent lĂ -haut, dans la grande salle des cieux, Ă  jouer aux raquettes avec des nuages.
— Vous avez le caractĂšre un peu rude, dit le prince ; aucune femme ne m’a jamais parlĂ© aussi brusquement que vous.
— Je ne dis pas non, rĂ©pondit la femme, mais pour tenir en respect mes gamins, qui ne sont guĂšre dociles, il faut de la poigne, et mĂȘme en paroles je dois ĂȘtre dure et brutale. Mais je viens Ă  bout de les mater : vois-tu, lĂ , pendre Ă  la paroi ces quatre sacs ? Ils les redoutent plus que tu n’as craint dans le temps les verges de ton prĂ©cepteur. D’un tour de main je vous les attrape et je les fourre dans ces sacs, sans autre façon. Et ils y restent Ă  se morfondre jusqu’à ce qu’il me plaise de les relĂącher. Tiens, en voilĂ  un qui arrive. »

En effet, c’était le Vent du nord qui entrait, amenant avec lui un froid glacial. Il Ă©tait vĂȘtu d’une culotte et d’un manteau de peau d’ours ; un grand bonnet de peau de phoque lui pendait jusque au-dessous des oreilles. De gros glaçons descendaient le long de sa barbe Ă©paisse ; les boutons de ses habits Ă©taient d’énormes grĂȘlons ; quand il Ă©ternuait, il lançait des bouffĂ©es de flocons de neige.

« N’allez pas si vite auprĂšs du feu, lui dit le prince ; sinon, votre nez et vos mains pourraient bien geler.
— Geler ! rĂ©pondit le Vent du nord, en se tordant de rire. Geler, mais c’est mon plus grand plaisir. À propos, d’oĂč viens-tu donc, infime petit paltoquet ? Comment as-tu osĂ© t’aventurer dans l’antre des vents ?
— Il est mon hĂŽte, s’écria la femme, et je te prie de le respecter. Sinon, gare le sac ! Tu m’entends ? »

Le Vent aussitĂŽt se calma, et, changeant de conversation, il se mit Ă  raconter ses aventures depuis qu’il avait quittĂ© sa mĂšre.

« J’arrive en droite ligne des mers polaires oĂč j’ai Ă©tĂ© faire une partie de plaisir. Je me suis bien amusĂ© prĂšs du Groenland avec des Russes qui chassaient le morse. Je les ai rencontrĂ©s en mer, et comme j’étais fatiguĂ©, je me suis reposĂ© sur leur navire. Je m’endormis prĂšs du gouvernail. VoilĂ  que l’oiseau des tempĂȘtes vint me frĂŽler le visage. Singulier animal ! Il donne quelques coups d’aile, puis il les Ă©tend immobiles et il glisse dans les airs.
— Allons, abrĂšge, dit sa mĂšre. Mais je voudrais bien savoir si tu es allĂ© dans l’üle aux ours.
— Je crois bien, reprit le Vent, j’y ai mĂȘme fait un assez long sĂ©jour. La mer tout autour est gelĂ©e, unie comme un miroir. Comme on doit y bien danser ! Puis je vis une maigre mousse Ă©mergeant çà et lĂ  de la neige qui couvre les pierres et les rochers ; je n’ai pas aperçu le moindre rayon de soleil ; je ne sais si jamais il luit dans ce lieu que les hommes appellent lugubre. Des tas de squelettes de morses, d’ossements d’ours blancs s’élĂšvent de tous cĂŽtĂ©s. Un brouillard Ă©pais s’étendait sur l’üle ; je soufflai un peu pour le dissiper et je vis apparaĂźtre une butte construite avec les planches d’un navire que des naufragĂ©s avaient recouvertes de peaux de bĂȘtes pour empĂȘcher mon haleine de pĂ©nĂ©trer par les interstices : cela ne les a pas empĂȘchĂ©s de mourir de froid et de faim. Sur le toit, pour le moment, se tenait un ours blanc ; je lui caressai l’échine, il rĂ©pondit par d’affreux grognements. Je m’en retournai sur les falaises, oĂč je dĂ©couvris d’innombrables nids d’oiseaux ; des milliers de jeunes ouvraient le bec et piaillaient, trouvant que les parents restaient longtemps Ă  leur apporter du poisson frais. “Attendez, me dis-je, mes petits amis, je m’en vais bien vous faire taire.” Je poussai un souffle, pas trop fort cependant ; mais ils ne furent pas longtemps Ă  fermer leur bec et Ă  se blottir au fond de leurs nids. Dans le sable se traĂźnaient des bandes de morses ; ce sont d’assez vilaines bĂȘtes ; on dirait une chenille gigantesque, au bout une tĂȘte de porc avec des dents longues d’une aune. Cependant elles ne font de mal Ă  personne.
— Continue, mon fils, interrompit la mĂšre. Ton rĂ©cit commence Ă  m’intĂ©resser ; j’espĂšre qu’il va devenir un peu plus dramatique.
— Je pense bien, dit le Vent. Les chasseurs russes arrivĂšrent devant l’üle et lancĂšrent leurs harpons sur les pauvres morses ; un jet de sang s’éleva et vint retomber sur la glace qui en fut toute rougie. Les chasseurs avaient l’air de se divertir beaucoup Ă  ce jeu cruel. Cela me mit en train et je me dis qu’il me fallait aussi m’amuser un peu.

« Je soufflai cette fois plus fort ; je poussai des montagnes de glace contre leur navire. Ce fut Ă  leur tour de crier et de gĂ©mir ; pressĂ©s par les icebergs hauts comme des maisons, ils jetĂšrent par-dessus bord tout le produit de leur chasse, dĂ©fenses de morses, tonneaux d’huile. Je soufflai de nouveau, et lançai sur eux des tourbillons de neige. Leurs mains engourdies par le froid ne pouvaient plus diriger la manƓuvre. Je lĂąchai un petit sifflement sec ; voilĂ  leur navire qui craque, et, Ă©crasĂ© par la glace, il se brise de toutes parts. Les dĂ©bris sont emportĂ©s vers le sud par les icebergs ; les chasseurs boivent Ă  la grande tasse, comme ils disent ; jamais plus ils ne reviendront Ă  l’üle des ours.
— Mais ce n’est pas bien ce que tu as fait lĂ , dit sa mĂšre ; c’est mĂȘme une pure mĂ©chancetĂ©.
— En effet, rĂ©pondit le Vent du nord. Mais j’ai aussi fait parfois de bonnes actions ; seulement, j’aime mieux que d’autres les racontent que moi. Voyez qui arrive, c’est mon frĂšre de l’ouest : c’est celui que je prĂ©fĂšre ; il rĂ©pand une bonne senteur marine, et il est presque toujours dĂ©licieusement froid.
— Serait-ce lĂ  le petit ZĂ©phyr ? demanda le prince.
— Oui, dit la mĂšre, c’est bien mon brave ZĂ©phyr ; mais il n’est plus petit et mignon comme du temps des anciens ; c’est maintenant un garçon robuste qui connaĂźt sa force. »

Le Vent de l’ouest entra dans la caverne ; il Ă©tait habillĂ© comme un sauvage, il Ă©tait tout barbu et avait l’air farouche ; de la main droite, il tenait une grosse massue, coupĂ©e d’un acajoutier des forĂȘts d’AmĂ©rique : c’était lĂ  un fier bĂąton.

« D’oĂč viens-tu ? lui dit sa mĂšre.
— J’arrive des forĂȘts sauvages, rĂ©pondit-il, oĂč les serpents et les crocodiles grouillent dans les marĂ©cages, oĂč jamais l’homme n’a pĂ©nĂ©trĂ©.
— Quel plaisir trouvais-tu là ? dit-elle.
— Je m’amusais Ă  contempler le cours rapide du plus grand fleuve du monde ; je regardais tomber en bas des roches ses eaux rĂ©duites en une fine poussiĂšre qui, sous les rayons du soleil, formaient un immense et splendide arc-en-ciel. Des buffles, des hippopotames nageaient au milieu du fleuve avec des bandes de canards et d’autres oiseaux sauvages ; tout Ă  coup le courant les saisit et les entraĂźna tous vers les cataractes. Les oiseaux s’envolĂšrent et se sauvĂšrent ; mais les buffles et les hippopotames furent lancĂ©s dans le prĂ©cipice et broyĂ©s comme verre. Ce spectacle me divertit et me mit en belle humeur. Je soufflai gaiement ; un ouragan s’éleva, renversa par milliers les arbres sĂ©culaires, hauts comme des cathĂ©drales, et les rĂ©duisit en copeaux.

« Puis je m’en fus dans les savanes, oĂč je m’amusai Ă  faire la culbute et la roue pendant des centaines de lieues ; en passant je secouai les cocotiers ; leurs fruits tombaient avec fracas, effrayant des troupeaux de chevaux sauvages qui partaient comme le vent, auraient dit les hommes ; mais il y avait loin du compte. J’ai encore eu bien des aventures, mais il ne faut pas trop parler de soi en sociĂ©tĂ© ; c’est toi-mĂȘme qui me l’as recommandĂ©, bonne mĂšre. »

Et il embrassa la vieille et la serra dans ses bras si fortement qu’elle faillit tomber Ă  la renverse : c’était ma foi un brutal gaillard.

Survint le Vent du sud ; il Ă©tait vĂȘtu d’un burnous de BĂ©douin aux larges plis flottants, et coiffĂ© d’un turban.

« Diantre, qu’il fait froid ici ! s’écria-t-il, et il jeta dans le feu une charretĂ©e de bois. On sent bien que mon frĂšre du nord est ici.
— Allons donc, c’est une fournaise, dit le Vent du nord ; il fait une chaleur à fondre toutes les glaces du pîle et à rîtir d’un coup tous les ours blancs.
— Ours toi-mĂȘme, dit l’autre.
— Voulez-vous bien ne pas vous quereller, dit la mĂšre. Vous voyez bien les sacs, n’est-ce pas ? Eh bien, restez sages. Assieds-toi sur ce roc, mon fils du sud, et conte-nous gentiment ce qui t’est arrivĂ© dans ta derniĂšre tournĂ©e.
— Je suis allĂ© me promener en Afrique, rĂ©pondit-il. J’ai d’abord regardĂ© les Hottentots chasser les lions. Quand j’arrivai, la plaine Ă©tait verdoyante comme une vaste prairie : je respirai un peu fortement, et mon haleine dessĂ©cha tout. Je m’en allai Ă  travers les sables ; l’autruche ne voulut-elle pas me dĂ©fier Ă  la course ? En quelques bonds je l’eus dĂ©passĂ©e.

« Je parcourus le vaste dĂ©sert, je rencontrai une caravane Ă©garĂ©e ; ils venaient de sacrifier leur dernier chameau pour avoir de quoi Ă©tancher la soif qui les dĂ©vorait. Au-dessus de leurs tĂȘtes le soleil brĂ»lait, et le sable brĂ»lait sous leurs pieds. C’était fort monotone, et, pour me distraire, je soulevai des tourbillons de sable ; puis j’en fis des vagues, hautes comme des dunes ; elles roulaient les unes sur les autres ; c’était un plaisir de les voir. Les gens de la caravane n’étaient pas Ă  leur aise ; ils s’étaient couvert le visage de leurs caftans pour ne pas ĂȘtre Ă©touffĂ©s ; ils se prosternĂšrent et invoquĂšrent le secours d’Allah. Je soufflai une derniĂšre fois ; une pyramide de sable s’éleva et vint les ensevelir. Quand je repasserai par lĂ , je la ferai crouler et alors apparaĂźtront leurs ossements blanchis. Les voyageurs pourront recueillir leurs richesses, Ă©parses dans le sable ; ils se croiront un instant heureux ; mais je leur jouerai un bon tour de ma façon, et je les Ă©craserai sous une pyramide encore plus haute. — Tu ne penses qu’à des mĂ©chancetĂ©s, dit la mĂšre. Allons, marche, dans le sac ! »

Et avant qu’il pĂ»t se garer, elle le saisit Ă  mi-corps et l’enferma dans son sac. Il se dĂ©mena et s’agita avec fureur ; mais elle saisit un tronc d’arbre et le fustigea jusqu’à ce qu’il ne bougeĂąt plus.

« En effet, dit le prince, tu ne m’avais pas trompĂ© ; ce sont de fiers garnements que tes fils.
— Oui, rĂ©pondit-elle, mais tu vois que je sais les corriger. Ah ! voilĂ  le quatriĂšme. »

Le Vent de l’est entra d’un pas plus composĂ© que les autres ; il Ă©tait vĂȘtu comme un Chinois.

« Tiens, tu viens du pays des gens à longue queue, dit sa mÚre, je pensais que tu avais été au Jardin du Paradis.
— Ce n’est que demain que je m’y rends, rĂ©pondit-il ; il y aura juste cent ans demain que j’y suis allĂ©. Maintenant je viens en effet de Chine ; j’ai Ă©tĂ© faire carillonner les cloches de la tour de porcelaine. On amena toute une bande de mandarins, habillĂ©s de soie jaune, dĂ©corĂ©s du bouton bleu, du bouton d’or et de la plume de paon ; et on les fustigea, on leur cassa sur les Ă©paules des rotins de bambou. À chaque coup, ils remuaient la tĂȘte, comme les magots de leur pays, et disaient : “Grand merci ! Qui aime bien chĂątie bien.” Mais ils ne parlaient pas du fond du cƓur ; moi, pour les narguer, j’eus l’air de les prendre au mot et, comme ils se dĂ©claraient contents, je fis retentir encore plus fort mon joyeux carillon : Tsing, Tsang, Tsou.
— Tu es un farceur, dit la mĂšre. Cela m’étonne que tu ne sois pas plus raisonnable, toi qui as Ă©tĂ© dĂ©jĂ  si souvent dans le Jardin du Paradis. Quand tu iras lĂ  demain, tu feras bien de boire un bon coup Ă  la Fontaine de la Sagesse ; dans tous les cas apporte-moi une fiole de son eau merveilleuse.
— Oui, mĂšre, dit le Vent de l’est, j’y penserai. Mais pourquoi as-tu fourrĂ© dans le sac mon frĂšre du sud ? DĂ©livre-le, je t’en prie. Je voudrais bien qu’il me racontĂąt l’histoire de l’oiseau phĂ©nix ; chaque fois que tous les cent ans je vais au Jardin du Paradis, la princesse me demande de la lui apprendre et je ne la sais pas bien. Voyons, petite maman, ouvre le sac ; je te donnerai dix poignĂ©es de feuilles de thĂ©, toutes fraĂźches, que je viens de cueillir sur les arbres qui sont rĂ©servĂ©s uniquement pour l’empereur de Chine ; jamais il n’en est encore venu un brin dans ce pays.
— Ah ! petit scĂ©lĂ©rat, dit la vieille, tu me prends par mon faible ; enfin puisque tu es mon favori, je m’en vais relĂącher ton polisson de frĂšre. »

Elle ouvrit le sac ; le Vent du sud en sortit ; il était un peu honteux que le prince étranger eût vu comment il avait été durement corrigé.

« Tiens, dit-il Ă  son frĂšre, voici une feuille de palmier pour ta princesse. C’est le phĂ©nix lui-mĂȘme, cet oiseau unique dans le monde, qui m’en a fait cadeau. Il y a, avec son bec, Ă©crit toute son histoire pendant le dernier siĂšcle de son existence miraculeuse. La princesse pourra lire comment il a mis le feu Ă  son nid, aprĂšs s’y ĂȘtre installĂ©. Il resta impassible au milieu des flammes et de la fumĂ©e ; les branches vertes de palmier craquaient et lançaient des gerbes d’étincelles. Le vieux phĂ©nix fut brĂ»lĂ©, comme une veuve indienne sur un bĂ»cher, et il fut rĂ©duit en cendres. Mais au milieu des flammes gisait un Ɠuf, rouge comme une boule de fer surchauffĂ©e ; il Ă©clata avec un grand fracas, et un jeune oiseau en sortit. C’était le phĂ©nix rajeuni, qui pendant un siĂšcle doit ĂȘtre le roi des oiseaux. Tout cela est Ă©crit et dĂ©taillĂ© en beau style sur la feuille de palmier.
— Assez causĂ© maintenant, dit la mĂšre ; il est temps de souper. »

Et ils s’assirent tous autour d’un quartier de roche et on servit le cerf, qui Ă©tait rĂŽti Ă  point. Le jeune prince se trouva Ă  cĂŽtĂ© du Vent de l’est et ils devinrent bientĂŽt bons amis.

« Quelle est donc, dit le prince, cette princesse dont vous venez de parler, et oĂč se trouve situĂ© le Jardin du Paradis ?

— Tiens, cela t’intĂ©resse, dit le Vent de l’est. Voudrais-tu aller dans ce jardin ? Je puis t’y conduire demain. Tu sais bien que depuis le temps d’Adam et d’Ève, pas un ĂȘtre humain n’y a mis les pieds. Lorsque tes premiers parents en furent chassĂ©s, le Jardin du Paradis s’enfonça dans le sein de la terre ; mais il y fait toujours clair comme si le plus beau soleil y luisait. L’air est dĂ©licieux et embaumĂ©. C’est lĂ  que demeure la reine des fĂ©es, au milieu de l’üle de la FĂ©licitĂ©, sĂ©jour enchanteur, oĂč jamais n’apparaĂźt la Mort. Donc si le cƓur t’en dit, demain tu te mettras sur mon dos, et je t’emmĂšnerai. Je pense bien qu’on te laissera entrer. Mais maintenant, reposons-nous ; je voudrais bien dormir un peu, avant de commencer ce long voyage. »

BientÎt tous furent plongés dans un profond sommeil.

Le matin, de trĂšs bonne heure, le prince s’éveilla. Quel ne fut pas son Ă©tonnement de se voir bien haut dans les airs, au-dessus des nuages, perchĂ© sur le dos du Vent de l’est, qui le retenait d’une main pour qu’il ne tombĂąt pas. En bas, sur la terre, les fleuves, les lacs, les plaines et les forĂȘts n’apparaissaient guĂšre plus grands qu’on ne les voit sur les cartes de gĂ©ographie.

« Bonjour, dit le Vent. Tu ferais peut-ĂȘtre bien de continuer ton somme ; il n’y a pas de bien belles choses Ă  voir dans ces rĂ©gions de plaines ; Ă  moins que tu n’aies envie de compter les clochers. Les distingues-tu ? Ils n’ont pas l’air plus hauts que les quilles avec lesquelles jouent les enfants.
— Pourquoi ne m’as-tu pas rĂ©veillĂ©, dit le prince, pour que je prisse congĂ© de ta mĂšre et de tes frĂšres ? Que va-t-on penser de moi ?
— Oh ! mes frĂšres ronflaient si fort, qu’il aurait Ă©tĂ© dommage de les dĂ©ranger », dit le Vent, et il reprit son vol en redoublant de rapiditĂ© ; sur son passage les branches et les feuilles s’agitaient, c’était un vaste bruissement ; sur l’OcĂ©an, les vagues montaient et s’entre-choquaient avec fracas ; les plus gros navires Ă©taient secouĂ©s avec violence, et inclinaient leurs mĂąts jusque dans la mer.

Vers le soir, dans l’obscuritĂ©, les lumiĂšres des grandes villes Ă©taient amusantes Ă  voir ; il en surgissait tantĂŽt ici, tantĂŽt lĂ  : c’était comme un morceau de papier qui est Ă  moitiĂ© brĂ»lĂ©, et qui lance par-ci par-lĂ  de petites Ă©tincelles qui disparaissent l’une aprĂšs l’autre. Le prince se divertissait beaucoup de ce spectacle, et ne voilĂ -t-il pas que, de joie, il se mit Ă  frapper dans ses mains comme pour applaudir. Mais le Vent lui dit de modĂ©rer ses transports et de se servir de ses mains pour bien se tenir, s’il ne voulait pas ĂȘtre prĂ©cipitĂ© et rester embrochĂ© sur quelque pointe de clocher.

Le Vent fila encore plus vite ; le prince avait quelque peine à respirer ; il pouvait juger de la vélocité de leur marche en voyant combien il leur fallait peu de temps pour dépasser les grands aigles et les plus agiles coursiers.

Le lendemain, vers le matin, le Vent s’abaissa vers la terre.

« Vois-tu cette masse immense de roches, de glaces et de neiges ? dit-il ; c’est la chaĂźne des monts de l’Himalaya ; nous ne sommes plus loin maintenant du but de notre voyage. »

Puis il obliqua un peu vers le sud. Les fleurs et les arbres Ă  Ă©pices remplissaient l’air de parfums enivrants ; les figuiers, les grenadiers, les orangers poussaient Ă  l’état sauvage ; la vigne grimpait de tous cĂŽtĂ©s aux arbres, laissant pendre d’énormes grappes. Le Vent s’arrĂȘta dans ce site enchanteur ; ainsi que le prince, il s’étendit sur le frais et tendre gazon qu’émaillaient des touffes de fleurs gracieuses, aux couleurs ravissantes, qui s’inclinaient doucement comme si elles voulaient leur souhaiter la bienvenue.

« Sommes-nous ici dans le Jardin du Paradis ? demanda le prince.
— Non certes, rĂ©pondit le Vent, mais nous ne tarderons pas Ă  y arriver. Vois-tu lĂ -bas cette haute muraille de roches ? LĂ  oĂč la vigne pend, haute et Ă©paisse, comme une grande tapisserie, se trouve une ouverture qui mĂšne Ă  une caverne. C’est lĂ  qu’il nous faut passer. Enveloppe-toi bien dans ton manteau ; ici le soleil brĂ»le, mais un pas plus loin il fait un froid glacial. L’oiseau qui frĂŽle l’entrĂ©e de la caverne se trouve avoir une aile dans le climat de l’étĂ© et l’autre dans celui de l’hiver. »

Ils pĂ©nĂ©trĂšrent dans la caverne. Brou, qu’il y faisait froid, qu’il y faisait noir ! Mais cela changea bientĂŽt. Le Vent de l’est Ă©tendit ses ailes ; il en jaillit une vive lumiĂšre, et il se rĂ©pandit une chaleur bienfaisante. Mais quelle caverne ! D’énormes stalactites aux formes les plus bizarres pendaient au plafond ; tantĂŽt l’espace se resserrait, au point qu’il leur fallait se traĂźner Ă  plat ventre sur leurs mains, tantĂŽt il devenait vaste et Ă©levĂ© comme une cathĂ©drale ; sur les cĂŽtĂ©s on apercevait des enfoncements qui ressemblaient Ă  des chapelles, et dans le haut on voyait des stalactites juxtaposĂ©es en forme de tuyaux ; on aurait dit un orgue. L’impression Ă©tait lugubre et l’on se sentait le cƓur oppressĂ© ; on ne dĂ©couvrait rien de vivant, pas une mousse.

« Mais c’est le chemin de la mort que nous prenons pour aller au jardin du Paradis ! » s’écria le prince.

Le Vent ne rĂ©pondit rien ; de la main il montra en avant dans le lointain une lumiĂšre bleue. Au-dessus d’eux, les blocs de roc disparurent, et firent place d’abord Ă  un lĂ©ger brouillard, puis Ă  des nuages blancs comme neige qu’on aurait cru Ă©clairĂ©s par la lune. L’air devint doux et dĂ©licieux, frais comme celui des montagnes, parfumĂ© comme celui qui se dĂ©gage d’un parterre de roses et de violettes.

Ils remontĂšrent une riviĂšre dont l’eau Ă©tait limpide comme l’air ; les poissons qui s’y jouaient semblaient ĂȘtre d’or et d’argent ; des anguilles rouges comme de la pourpre folĂątraient au fond de l’eau ; Ă  chaque mouvement elles dĂ©gageaient des traĂźnĂ©es d’une lumiĂšre verdĂątre. Les nĂ©nuphars qui poussaient lĂ  avaient de larges feuilles aux couleurs de l’arc-en-ciel ; les fleurs ressemblaient Ă  une flamme rouge et Ă©tincelante.

Sur la riviĂšre s’élevait un pont de marbre, travaillĂ© avec tant d’art et de lĂ©gĂšretĂ©, qu’on aurait dit une vĂ©ritable dentelle ; au moindre souffle il se balançait ; il conduisait Ă  l’üle de la FĂ©licitĂ©, oĂč fleurit le jardin du Paradis.

Le Vent prit le prince dans ses bras et le porta de l’autre cĂŽtĂ© du pont ; il lui fallut toute sa lĂ©gĂšretĂ© pour pouvoir passer ; tout autre aurait fait osciller et basculer le pont. Les fleurs et les feuilles des nĂ©nuphars, doucement agitĂ©es au passage du vent, firent retentir une dĂ©licieuse harmonie ; le prince crut y reconnaĂźtre les plus belles mĂ©lodies qu’il eĂ»t entendues dans son enfance ; mais jamais il n’avait ouĂŻ des voix humaines Ă©mettre des sons aussi pĂ©nĂ©trants, aussi enivrants.

Sur l’autre bord de la riviĂšre s’élevaient des plantes aquatiques, hautes comme des palmiers, et portant un feuillage gigantesque. Les arbres Ă©taient si grands, qu’on avait de la peine Ă  en distinguer la cime ; leurs troncs Ă©taient gros comme des tours. Dans leurs branches, des plantes grimpantes pendaient en ravissantes guirlandes qui faisaient l’effet du plus merveilleux assemblage de fleurs, d’oiseaux, et formaient des arabesques aux couleurs vives et attrayantes, telles qu’on en voit en petit dans les beaux manuscrits de nos artistes du moyen Ăąge.

De vastes pelouses, du vert le plus tendre, s’étendaient au loin, coupĂ©es de la façon la plus gracieuse par des parterres de magnifiques fleurs. Çà et lĂ  on voyait comme un groupe de paons rangĂ©s en cercle et faisant la roue. Quelle splendeur de couleurs Ă©clatantes ! Le prince approcha pour mieux admirer ; ce n’étaient pas des oiseaux, c’étaient des fougĂšres qui avaient cette forme et ces teintes superbes.

Sous des bosquets, qui rĂ©pandaient des senteurs dĂ©licieuses, mĂ©lange de parfums d’oranger, de jasmin, de rose et d’hĂ©liotrope, tout Ă  coup bondissaient joyeusement des lions et des tigres ; ils Ă©taient doux comme des agneaux ; des ramiers, au plumage resplendissant, venaient se poser sur la criniĂšre des lions ; des antilopes et des gazelles jouaient et folĂątraient avec des tigres et des lĂ©opards.

Tout Ă  coup parut la FĂ©e du Paradis. Ses vĂȘtements jetaient un Ă©clat pareil Ă  celui du soleil ; ses traits, divinement beaux, rayonnaient de ce sourire enchanteur qu’on aperçoit sur le visage d’une mĂšre Ă  laquelle son enfant fait Ă©prouver une grande joie. Elle paraissait ĂȘtre dans tout l’épanouissement de la jeunesse ; autour d’elle se tenait un cortĂšge de suivantes, de ravissantes jeunes filles, ayant chacune dans les cheveux un diamant, plus gros que le poing, Ă©tincelant comme une Ă©toile.

Le Vent de l’est prĂ©senta Ă  la fĂ©e la feuille de palmier, prĂ©sent du phĂ©nix ; elle la prit, lut d’un coup d’Ɠil tout ce qui s’y trouvait Ă©crit : ses yeux brillĂšrent de joie et de contentement. Elle prit le prince par la main et le conduisit dans un palais dont les murs avaient les splendides couleurs que l’on voit lorsque l’on tient contre le soleil une belle feuille de tulipe. Le toit avait la forme d’une grande fleur aux pĂ©tales transparents, aux teintes ravissantes.

Le prince approcha d’une fenĂȘtre et regarda Ă  travers les vitres qui Ă©taient du plus pur cristal. Que vit-il ? À cĂŽtĂ© de l’arbre de la science se tenaient Adam et Ève. Ève venait de mordre dans la pomme et la tendait Ă  Adam qui avançait la main pour la prendre.

« Comment, s’écria le prince, nos premiers parents n’ont-ils pas Ă©tĂ© chassĂ©s de ce jardin ? »

La FĂ©e, en souriant, lui dit que le spectacle qu’il apercevait Ă©tait simplement gravĂ© sur les vitres, mais par l’Histoire elle-mĂȘme qui avait mis de la vie et du mouvement dans ces images des Ă©vĂ©nements du monde, si bien qu’on les voyait se dĂ©rouler fidĂšlement comme ils s’étaient passĂ©s en rĂ©alitĂ©. Les hommes, les animaux allaient, venaient ; on voyait, comme dans une merveilleuse chambre claire, tout le dĂ©veloppement de l’humanitĂ©. Le prince regarda par un autre carreau et il aperçut le songe de Jacob, l’échelle qui montait jusqu’au ciel ; les anges, agitant leurs grandes ailes, montaient et descendaient.

Il serait restĂ© lĂ  des journĂ©es, des annĂ©es Ă  contempler ce spectacle unique ; mais la FĂ©e l’emmena et le conduisit dans une grande et haute salle, dont les parois en opale Ă©taient toutes transparentes ; on y voyait les figures des bienheureux, il y en avait par millions ; les visages n’étaient pas plus grands qu’une rose de mai, et cependant on y distinguait parfaitement le sourire de bĂ©atitude cĂ©leste, les traits d’une beautĂ© surnaturelle. On entendait une dĂ©licieuse mĂ©lodie, Ă©cho des chants que les bienheureux entonnent devant le trĂŽne de l’Éternel.

Au milieu de la salle se trouvait un grand et bel arbre, au feuillage opulent, du vert le plus foncĂ© et dont les branches, qui pendaient gracieusement presque Ă  terre, portaient des pommes dorĂ©es, des grandes et des petites : c’était lĂ  l’arbre de la science, cette fois en rĂ©alitĂ©, le mĂȘme que celui dont Adam et Ève avaient goĂ»tĂ© le fruit. À chaque feuille pendait une goutte de rosĂ©e qui ressemblait Ă  un magnifique rubis ; on aurait dit que l’arbre pleurait des larmes de sang pour avoir Ă©tĂ© l’occasion du premier pĂ©chĂ©.

Ils sortirent du palais et arrivĂšrent Ă  un lac dont l’eau avait des reflets du plus pur diamant ; ils entrĂšrent dans une gondole qui, poussĂ©e par la brise, se mit Ă  voguer lĂ©gĂšrement et Ă  se balancer comme un hamac. Lorsqu’ils furent arrivĂ©s vers le milieu du lac, la FĂ©e dit au prince :

« Regarde un peu vers les bords et tu verras dĂ©filer les plus beaux sites de l’univers. »

Et, en effet, le prince aperçut d’abord les Alpes, couvertes de neiges Ă©ternelles et de sombres forĂȘts de sapins ; leurs hautes cimes, que jamais les nuĂ©es n’atteignent, brillaient au soleil d’un Ă©clat Ă©blouissant ; on percevait dans le lointain les sons mĂ©lancoliques du cor ; un instant aprĂšs un berger et une bergĂšre faisaient entendre les accents d’un joyeux duo dont l’écho rĂ©pĂ©tait sept fois le refrain.

Puis parut un riche paysage des Indes ; des temples magnifiques entourĂ©s de palmiers, de bananiers aux longues branches pendantes ; par devant s’avançait un cortĂšge de guerriers, aux armures Ă©clatantes d’or et de pierreries, montĂ©s sur des Ă©lĂ©phants richement caparaçonnĂ©s.

Ensuite vint une contrĂ©e Ă©trange ; les arbres avaient des feuilles bleuĂątres ; les animaux Ă©taient de formes singuliĂšres ; les fleurs ne ressemblaient Ă  rien de ce qu’on voit dans l’ancien continent : c’était l’Australie ; il parut une bande de sauvages noirs, tatouĂ©s de blanc, qui, au son des tambours et des fifres aigus, exĂ©cutaient, au clair de la lune, des danses Ă©chevelĂ©es.

La scĂšne changea de nouveau et le prince Ă©merveillĂ© vit dĂ©filer lentement les pyramides, le Nil, les obĂ©lisques, les milliers de temples et les palais splendides qui ornaient l’Égypte au temps des pharaons.

Puis apparut un magnifique paysage du nord ; une immense Ă©tendue de glace brillant aux lueurs Ă©clatantes d’un volcan en Ă©ruption et aux feux d’une aurore borĂ©ale ; jamais l’industrie des hommes n’atteignit la splendeur d’un pareil feu d’artifice.

Le prince était dans le ravissement ; il vit encore passer par centaines les plus merveilleux sites.

« Et je vais pouvoir rester toujours dans ces lieux enchantĂ©s ? s’écria-t-il.
— Cela dĂ©pendra de toi, rĂ©pondit la FĂ©e. Si tu ne te laisses pas, comme Adam, entraĂźner Ă  outrepasser une dĂ©fense, tu pourras sĂ©journer ici tant qu’il te plaira.
— Oh ! je ne toucherai certes pas aux pommes de l’arbre de la science, dit le prince. Je vois là une foule de fruits qui sont plus beaux et qui paraissent plus savoureux.
— Consulte-toi bien, reprit la FĂ©e, et, si tu ne te sens pas assez fort, retourne plutĂŽt avec le Vent d’est qui t’a amenĂ©. Il va repartir pour ne revenir que dans cent ans. Si tu restes, ce siĂšcle ne te semblera pas plus long que cent heures ; mais ce sera un temps suffisamment long pour te permettre de cĂ©der Ă  la tentation.

« Tous les soirs, quand je te quitterai, je te dirai : « Accompagne-moi. » Je me retournerai et, de la main, je t’engagerai Ă  me suivre. Garde-toi bien d’en rien faire ; ne bouge pas ; Ă  chaque pas que tu ferais tu serais moins fort pour rĂ©sister Ă  mon appel. Cependant, si tu suis mes pas, tout n’est pas encore perdu. Tu arriveras dans la salle oĂč se trouve l’arbre de la science ; je repose la nuit sous ses branches odorantes dont le parfum enivre. Tu contempleras mon visage et je te sourirai ; mais, de grĂące, aie le courage de ne pas m’approcher, de ne pas me toucher si lĂ©gĂšrement que ce soit. AussitĂŽt le jardin du Paradis disparaĂźtrait et tu en serais banni, comme tes premiers parents ; tu te trouverais dans une solitude dĂ©serte, au milieu de la tempĂȘte et de la pluie ; le chagrin et la peine deviendraient alors ton partage.
— Je resterai, dit le prince, et je me tirerai de l’épreuve Ă  mon honneur.
— Sois fort et courageux, lui dit le Vent de l’est en l’embrassant sur le front, et dans cent ans nous nous reverrons. Adieu, que ton cƓur reste ferme ; adieu ! »

Le Vent Ă©tendit ses ailes et elles jetĂšrent un Ă©clat Ă©blouissant, comme les Ă©clairs qui, les soirs d’étĂ©, illuminent et embrasent tout l’horizon.

Et de toutes parts sur son passage, arbres et fleurs frĂ©missaient et on entendait un doux susurrement, oĂč l’on distinguait comme ces mots : « Adieu, adieu ! » Tout un long cortĂšge de cigognes, d’hirondelles et de cygnes l’accompagnĂšrent jusqu’à la riviĂšre qui entourait l’üle de FĂ©licitĂ© ; puis il disparut.

« Maintenant allons nous divertir, dit la FĂ©e, allons danser joyeusement. Au dernier tour, quand le crĂ©puscule commencera, je te quitterai, t’ai-je dit ; mais en mĂȘme temps je t’appellerai et je t’engagerai de mon plus doux sourire Ă  me suivre. Encore une fois, ne m’écoute pas. Tous les soirs, pendant cent ans, je ferai de mĂȘme ; chaque fois que tu auras rĂ©sistĂ© Ă  mes fascinations, ta force augmentera et bientĂŽt tu ne songeras mĂȘme plus Ă  outrepasser la dĂ©fense. Maintenant te voilĂ  averti ; l’épreuve commencera ce soir mĂȘme. »

La FĂ©e le conduisit dans une nouvelle salle splendide, dont les parois Ă©taient faites de lis blancs, transparents, entrelacĂ©s ; leurs Ă©tamines formaient comme des harpes d’or, qui rĂ©sonnaient dĂ©licieusement ; on aurait dit une musique de flĂ»tes et de mandolines. Des jeunes filles idĂ©alement belles, des statues animĂ©es, revĂȘtues de soie, de gaze et de dentelle, exĂ©cutaient des danses des plus gracieuses ; elles chantaient le plaisir de vivre dans ce jardin du Paradis oĂč tout est immortel.

La lumiĂšre du jour dĂ©clinait, le ciel devint d’un pourpre intense qui colorait du plus beau rose les lis qui entouraient la salle. Les jeunes filles vinrent prĂ©senter au prince une coupe, taillĂ©e dans un seul diamant et remplie d’un vin Ă©cumeux ; le prince but ce nectar et il se sentit comme noyĂ© dans une mer de fĂ©licitĂ©. Le fond de la salle s’entrouvrit et il aperçut dans le lointain l’arbre de la science, dont les fruits jetaient un Ă©clat qui Ă©blouissait ses regards. Une musique ravissante retentit : le prince crut entendre la voix de sa mĂšre, qui disait : « Mon enfant, mon enfant chĂ©ri, prends garde ! »

Mais voilĂ  que la FĂ©e part, en lui disant de l’accent le plus charmant, le plus tendre : « Viens avec moi, viens ! »

Et il courut sur ses pas, oubliant résolutions et promesses ; elle se retourna et lui sourit, et il la suivit, sans une hésitation, sans un remords.

L’air se remplit de parfums enivrants ; une musique entraĂźnante retentit. ArrivĂ© dans la salle oĂč se trouvait l’arbre de la science, le prince crut voir des figures de bienheureux lui sourire ; il entendit des voix qui disaient : « Il faut tout connaĂźtre ; l’homme est le maĂźtre de la crĂ©ation. » Les rubis qui pendaient aux feuilles de l’arbre Ă©clairaient la salle d’une lueur magique.

« Viens avec moi, viens ! dit la FĂ©e, regardant le prince avec un sourire enchanteur. » Lui sentait son cƓur battre Ă  se rompre, et pressait fiĂ©vreusement le pas. « Pourquoi ne la suivrais-je pas ? se disait-il ; pourquoi ne pourrais-je pas l’admirer ? Cela ne m’est pas dĂ©fendu, pourvu que je n’approche point d’elle. Cela je ne le ferai point ; ma volontĂ© est ferme et arrĂȘtĂ©e ; je rĂ©sisterai Ă  la tentation ; je le jure. »

La FĂ©e, Ă©cartant les branches de l’arbre, se glissa dessous, et le feuillage la dĂ©roba aux yeux du prince.

« Je puis encore la revoir, dit-il, cela ne m’est pas interdit. »

Repoussant les branches, il aperçut la FĂ©e dĂ©jĂ  sommeillant : elle semblait rĂȘver et sur son visage Ă©tait rĂ©pandu un divin sourire ; mais entre ses paupiĂšres on aurait cru voir trembler une larme.

« Pleures-tu sur moi ? murmura-t-il. Mais ce n’est que maintenant que je ressens toutes les joies de ce paradis. La vie Ă©ternelle pĂ©nĂštre mon corps et mon Ăąme ; j’ai la force des chĂ©rubins ; mes pensĂ©es dominent l’univers entier. Du reste toute mon existence, je la donnerais pour une minute des dĂ©lices que j’éprouve. »

Et, tremblant, éperdu, il saisit la main de la Fée pour la porter à ses lÚvres.

Un terrible coup de tonnerre retentit ; on aurait cru que ciel et terre s’écroulaient. Et en effet l’arbre de la science, la FĂ©e, le Jardin du Paradis, tout s’enfonça rapidement ; le prince vit disparaĂźtre dans la nuit sombre toutes ces splendeurs ; il n’en resta plus que dans le lointain, Ă  des millions de lieues, comme un point lumineux, une petite Ă©toile fixĂ©e au firmament.

Le prince sentit comme le frisson de la mort ; ses yeux se fermÚrent, et il tomba évanoui.

Une pluie froide vint lui battre le visage ; le vent soufflait avec force. Le prince se réveilla et le souvenir lui revint.

« Qu’ai-je fait ? s’écria-t-il. J’ai pĂ©chĂ© comme Adam et Ève. Je suis chassĂ© du Paradis. »

Levant les yeux, il aperçut au ciel la petite Ă©toile, la derniĂšre Ă©tincelle de tout cet Ă©clat brillant qui l’entourait il y avait quelques instants : c’était l’astre du matin.

Il se souleva et reconnut qu’il Ă©tait dans la forĂȘt comme la veille, devant l’antre des Vents ; leur mĂšre se tenait Ă  cĂŽtĂ© de lui, le regardant d’un air indignĂ© et menaçant.

« DĂšs le premier soir tu as donc succombĂ© ! dit-elle. Si tu Ă©tais mon fils, je t’aurais dĂ©jĂ  fourrĂ© dans le sac.
— Je l’y mettrai, moi », dit l’Ange de la Mort qui venait de descendre des cieux, portĂ© sur ses grandes ailes noires ; il tenait en main sa terrible faux.

« Oui, reprit-il, je le placerai dans un sac, pas encore sur-le-champ ; je vais seulement le marquer pour le retrouver ; je lui laisserai un peu de rĂ©pit, afin qu’il se repente et qu’il ait le temps de s’amender. Mais il ne m’échappera pas ; au moment oĂč il s’y attendra le moins, je le saisirai et je le fourrerai dans le noir cercueil pour le porter vers l’étoile qui brille encore lĂ -haut. LĂ  se trouve maintenant le jardin du Paradis. S’il a fait pĂ©nitence, il y entrera. Que si son cƓur est restĂ© attachĂ© au pĂ©chĂ©, je l’enfoncerai dans la nuit sombre et horrible Ă  des millions de lieues ; tous les mille ans je viendrai le reprendre, pour l’enfoncer encore plus profondĂ©ment dans les lieux oĂč rĂšgne la plus profonde dĂ©solation ; mais si enfin ses pensĂ©es retournent vers le bien, alors je le mĂšnerai vers l’étoile oĂč il retrouvera le Paradis. »