par Hans Christian Andersen
En Chine, tu ne le sais peut-être pas, l’empereur est aussi un Chinois, et tous les gens de sa cour sont aussi des Chinois. Il s’y est passé une histoire, il y a de cela bien des années. Raison de plus que je me hâte de te la conter, avant qu’on l’oublie.
Le palais de l’empereur était tout ce qu’on peut au monde imaginer de plus magnifique ; de part en part bâti en porcelaine fine, peinte des plus belles couleurs. Seulement il fallait marcher avec précaution pour ne pas l’endommager ; c’est ce que, du reste, font naturellement les Chinois. Aucun peuple n’est plus réservé et plus observateur des bienséances.
Dans le jardin on ne voyait que des parterres de fleurs extraordinaires et bizarres ; aux plus singulières, à celles qui avaient les couleurs éclatantes, on avait attaché des clochettes en argent, que le vent faisait résonner. De la sorte, on ne pouvait guère passer sans les remarquer. Tu peux voir par ce simple détail combien tout l’arrangement du jardin était judicieusement imaginé.
Il s’étendait si loin, que le jardinier en chef lui-même n’en avait jamais aperçu le bout. Après les fleurs et les bosquets on arrivait dans une superbe forêt, où se trouvaient de grands lacs. D’un côté elle touchait à la mer, dont l’eau était du plus beau bleu. Les arbres poussaient jusque sur la plage et étendaient leurs branches au-dessus des vagues ; sur de petits navires ou des barques, on pouvait naviguer sous le feuillage.
Dans un de ces arbres habitait un rossignol qui chantait si merveilleusement que même le pauvre pêcheur, qui a pourtant besoin d’être attentif à ses filets, s’arrêtait au milieu de sa besogne pour écouter les douces mélodies de l’oiseau. « Dieu, que c’est beau ! » disait-il. À la fin pourtant il travaillait de nouveau à prendre le plus de poissons possible et il ne s’occupait plus du rossignol. Mais la nuit suivante, quand il revenait pêcher au même endroit, et que l’oiseau chantait, il s’arrêtait de nouveau pour admirer ses délicieuses roulades et dire : « Dieu, que c’est donc beau ! »
De tous côtés il venait des voyageurs pour visiter le palais de l’empereur et son jardin. Ils ouvraient de grands yeux devant toutes ces merveilles ; mais, quand ils entendaient le rossignol, ils disaient tous : « C’est ce qu’il y a encore de plus étonnant. »
Et les voyageurs, quand ils rentraient chez eux, ne tarissaient pas d’éloges sur le chant de ce divin oiseau. Les savants, qui écrivaient force ouvrages sur le palais et le jardin, n’oubliaient pas non plus le rossignol et le plaçaient au-dessus de tout ; et ceux qui savaient rimer écrivaient leurs plus beaux poèmes sur le rossignol qui demeurait dans la forêt au bord de la mer.
Ces livres se répandirent à travers le monde et quelques-uns arrivèrent entre les mains de l’empereur. Il s’assit sur son trône, tout en or massif, pour les lire à son aise ; il y trouva grand plaisir. À tout instant il faisait de la tête des signes d’approbation. Cela le réjouissait de lire ces descriptions enthousiastes des splendeurs de son palais et de ses jardins.
À la fin il trouva ce passage : « Mais le rossignol est encore ce qu’il y a de plus étonnant. »
« Qu’est cela ? s’écria l’empereur, je ne connais pas le rossignol, moi. Il y a un oiseau aussi remarquable dans mon propre jardin et je n’en ai jamais entendu parler ; il faut que je l’apprenne par le livre d’un étranger ! »
Et il appela un des dignitaires de sa cour, comme qui dirait le grand chambellan. C’était un personnage si distingué que, lorsque quelqu’un qui n’avait pas le même rang que lui venait lui adresser la parole, il ne répondait jamais que « Peuh ! » ce qui ne signifie rien, même en chinois.
« Qu’est-ce que j’apprends là ? lui dit Sa Majesté. Il y aurait ici dans mon parc un oiseau des plus rares, appelé rossignol ; ce serait même l’objet le plus curieux de tout mon empire. Pourquoi ne m’en a-t-on jamais parlé ? — Sire, répondit le courtisan, moi aussi c’est la première fois que j’entends nommer cet oiseau. Il n’a, du reste, jamais été présenté à la cour, c’est comme s’il n’existait pas. — Je veux qu’on l’amène dès ce soir, dit l’empereur, et qu’il chante devant moi. L’univers sait que je possède cette merveille, et moi j’ignore qu’elle est en ma possession ! — Je ne sais pas de quoi il s’agit, répliqua le courtisan, je chercherai ce fameux rossignol et je le trouverai. »
C’était facile à dire. Mais le chambellan eut beau parcourir toutes les salles et tous les recoins du palais et interroger tous ceux qu’il rencontra, pas un n’avait jamais entendu prononcer ce nom de rossignol. Il retourna auprès de l’empereur et lui dit que ce devait être une invention de ces gens qui écrivent des livres, et qui presque tous sont de mauvais plaisants, ajouta-t-il. « Oui, Votre Majesté ne saurait se figurer toutes les faussetés qu’ils font avaler à ceux qui veulent bien s’y laisser prendre.
— Ils méritent peu de foi, répondit l’empereur. Mais le livre que j’ai lu m’a été envoyé par le puissant empereur du Japon, il ne peut donc pas s’y trouver de mensonge. Je veux entendre ce rossignol, il sera ici ce soir : je lui accorde ma plus gracieuse faveur. Et si on ne le découvre pas, vous tous, gens de ma cour, on vous piétinera sur l’estomac après que vous aurez soupé.
— Tching-tchang, » dit le chambellan, ce qui est en chinois l’expression de la plus humble obéissance, et il se remit à parcourir toutes les salles du palais, et ensuite les combles, les caves et les moindres recoins, interrogeant tous ceux qu’il rencontrait sur ce miraculeux oiseau. Tous dodelinaient de la tête en signe du plus grand étonnement. Puis, quand ils apprenaient qu’on allait leur danser sur le ventre, ils couraient eux-mêmes demander de tous côtés des nouvelles du rossignol. C’étaient des allées et venues, des galopades sur les escaliers, un bruit et un mouvement comme dans une ruche.
Enfin, dans la cuisine on rencontra une pauvre petite fille qui essuyait la vaisselle des domestiques et qui, apprenant la cause de tout ce remue-ménage, s’écria : « Ah ! le gentil rossignol, je le connais bien ! Comme il chante délicieusement ! Tous les soirs je m’en vais porter à ma mère, qui demeure là -bas près du bord de la mer, les restes de la table qu’on me donne pour elle. Quand je reviens ici, je me repose dans le bois à moitié chemin. À ce moment le rossignol commence à chanter, je sens toujours les larmes me venir aux yeux quand je l’entends ; j’ai le cœur ému comme lorsque ma mère m’embrasse.
— Mon brave petit enfant, dit le chambellan, je te ferai donner un bon emploi à la cuisine, et de plus tu auras la permission de regarder une fois l’empereur manger son dîner, si tu peux nous conduire auprès de ce rossignol ; il nous le faut pour ce soir. »
Et, la petite marmitonne en tête, la moitié de la cour s’élança à travers le jardin vers la forêt. Voilà qu’une vache se mit à beugler. « Oh ! dit un des pages, le voilà ce fameux oiseau. Quelle voix retentissante il a ! Mais il me semble bien avoir déjà entendu ce chant quelque part.
— Ce n’est qu’une vache en gaieté, dit la petite fille ; nous sommes encore bien loin de l’endroit où le rossignol demeure. »
Ensuite on entendit des grenouilles coasser sur le bord d’un étang. « Le voilà donc enfin ce phénix des chanteurs, dit le grand prêtre : il file des notes délicates comme en rendent les cloches d’argent de ma chapelle.
— Ce ne sont que des grenouilles, dit la petite ; mais nous approchons. »
En effet, peu de temps après retentit une douce et langoureuse roulade. « C’est lui, s’écria l’enfant. Écoutez, écoutez bien. Tenez, le voilà là -haut sur une branche. » Et elle leur montra du doigt un petit oiseau grisâtre. « Est-ce bien possible ? dit le chambellan. Ce n’est guère comme cela que je me l’étais figuré. Je lui supposais un plumage aux couleurs éclatantes. Qu’il a donc l’air peu distingué ! Ou bien la présence de personnages de haute volée comme nous l’intimiderait-elle ? C’est pour cela peut-être qu’il pâlit et perd ses couleurs, comme il arrive aux humains.
— Cher petit oiseau, dit la petite, notre très gracieux empereur désire que vous lui chantiez un de vos beaux airs. — Avec le plus grand plaisir, répondit le rossignol. » Et il lança un trille retentissant, qui émut même un instant tous les imbéciles qui le regardaient de leurs gros yeux stupides.
« Cela me rappelle le son des clochettes de verre, reprit le chambellan. Voyez donc son petit gosier, comme il s’agite ! Qu’il est donc sot de ne pas être venu plus tôt produire ses talents à la cour, où il aura un succès fou !
— Dois-je maintenant chanter pour l’empereur ? dit le rossignol, qui croyait que Sa Majesté était au milieu de tout ce beau monde.
— Mon excellent petit ami, dit le chambellan, j’ai l’honneur de vous inviter à une fête qui aura lieu ce soir à la cour, et où vous aurez l’honneur de charmer sa toute-puissante Majesté par vos chants délicieux. — Mon chant, répondit le rossignol, fait plus d’effet sous les arbres, au milieu de la nature ; mais du moment où l’empereur le désire, je me rendrai ce soir au palais et je chanterai de mon mieux. »
Au château, il y eut bientôt un grand branle-bas ; il s’agissait de décorer les salles, de tout bien disposer pour la fête. Le parquet et les murailles, qui étaient en précieuse porcelaine, reflétaient les flots de lumière que répandaient des milliers de lampes en or pur. Dans les corridors on avait placé des fleurs rares avec leurs clochettes d’argent ; comme l’on courait beaucoup çà et là , ouvrant et fermant les portes et les fenêtres, cela fit un courant d’air continuel ; les clochettes résonnaient à qui mieux mieux ; c’est à peine si on pouvait entendre ses propres paroles.
Au milieu de la grande salle où l’empereur se tenait sous un dais, était placé un perchoir en or, orné de diamants ; c’est là que le rossignol devait se poser. Toute la cour était présente ; chacun avait mis ses plus beaux atours. La petite marmitonne, qui, en récompense du renseignement qu’elle avait donné, avait reçu le titre de cuisinière impériale avant d’en remplir l’emploi, eut la permission de se tenir derrière la porte entrebâillée.
Tout à coup un petit oiseau gris arriva par la fenêtre et alla se placer sur le perchoir ; l’empereur lui fit un signe de tête amical. Le rossignol chanta d’une façon si touchante, que les yeux de l’empereur devinrent humides de la plus douce émotion ; à la fin, deux larmes lui coulèrent sur la joue. Le rossignol alors fit entendre des accents encore plus délicieux. L’empereur était si enchanté, qu’il ordonna, dans son enthousiasme, que le rossignol recevrait pour porter autour du cou sa pantoufle en or, garnie de perles. Le rossignol remercia.
« Je suis déjà assez récompensé, dit-il. J’ai fait naître des larmes dans les yeux de Sa Majesté ; cela vaut plus pour moi que le plus riche trésor. Quel honneur pourrait être plus flatteur ? » Et il chanta encore les plus délicieuses mélodies de sa voix si douce et si pénétrante.
Ce fut un ravissement général. Même les laquais et les femmes de chambre firent savoir qu’ils étaient satisfaits, et c’est beaucoup, car c’est la gent la plus difficile à contenter. Les dames de la cour, pour imiter les roucoulements langoureux du rossignol, se mirent à prendre de l’eau dans la bouche et à se gargariser légèrement ; elles étaient enchantées des effets singuliers qu’elles obtenaient par ce moyen.
Le rossignol était le héros du jour ; on ne parlait que de lui à la cour et à la ville. On lui construisit dans le palais une cage magnifique ; cependant il réclama de pouvoir en sortir et aller se promener à l’air deux fois le jour et une fois la nuit. Alors les douze serviteurs chargés de le servir l’accompagnaient, tenant chacun un fil de soie qui était attaché à la patte de l’oiseau. Ces excursions en grande cérémonie ne lui plaisaient guère, et s’il n’avait aimé l’empereur, qui était un excellent prince, il aurait aussitôt repris sa liberté.
L’engouement pour le nouveau favori de Sa Majesté ne faisait que croître ; des courtisans donnaient son nom à leurs enfants ; il se trouva que ceux-ci avaient la voix la plus discordante, et les parents furent ainsi punis de leur flatterie.
Voilà qu’un jour l’empereur reçut, de la part de l’empereur du Japon, un grand paquet cacheté, sur lequel était écrit : Le Rossignol. « Cela doit être, se dit-il, quelque livre d’un de nos savants sur notre cher oiseau. » Mais non : c’était une boîte qui renfermait un rossignol artificiel, un automate qui avait la forme de l’espèce, mais était partout orné de diamants, de rubis et de saphirs. Quand on avait remonté la mécanique, il chantait d’une voix qui imitait parfaitement celle du rossignol ; en même temps il balançait sa queue qui était toute d’or et d’argent et garnie de perles. Au cou, il portait un petit collier où se trouvaient tracés en brillants ces mots : « J’appartiens à l’empereur du Japon ; mais que je suis peu de chose à côté du rossignol de l’empereur de Chine ! »
Toute la cour entra en émoi en apprenant l’arrivée du nouveau rossignol ; le messager qui l’avait apporté reçut le titre de mandarin à bouton de cristal. Le grand maître des cérémonies proposa de faire chanter les deux oiseaux en duo. C’est ce qu’on fit en effet ; mais cela ne marcha pas bien. Le rossignol vivant allait son train, ralentissant, accélérant, selon ce qu’il voulait exprimer par son chant. L’automate chantait selon le mouvement régulier de sa mécanique. « Ce n’est pas sa faute à lui, s’ils ne vont pas ensemble, dit le maître de la chapelle impériale ; il garde très bien la mesure ; on dirait qu’il est mon élève. »
Alors on fit chanter l’automate tout seul ; il fut tout autant applaudi que naguère le rossignol vivant ; de plus on trouvait qu’il était bien plus joli que l’autre ; il brillait comme toute une boutique de joaillerie. Trente-trois fois il répéta le même morceau, chaque fois de la même façon ; l’assemblée était dans le ravissement. Il allait continuer, lorsque l’empereur dit que c’était maintenant le tour du rossignol vivant. Mais où était-il ? On le chercha partout en vain. Sans qu’on s’en aperçût, il s’était envolé par la fenêtre ouverte, vers la grande forêt.
« Que veut dire cela ? » fit l’empereur. Et les courtisans s’emportèrent contre le rossignol, et le traitèrent de monstre d’ingratitude. « Nous avons du moins conservé le meilleur des deux oiseaux, ajoutaient-ils, » et ils demandèrent qu’il répétât son morceau pour la trente-quatrième fois. Déjà quelques-uns en fredonnaient par cœur une partie ; mais il y avait encore bien des trilles qu’ils manquaient. Le maître de chapelle trouvait l’oiseau de plus en plus merveilleux ; lui aussi le mit au-dessus du rossignol vivant, non seulement quant au plumage, mais même quant au ramage.
« Que Votre Majesté veuille bien considérer, dit-il, qu’avec le rossignol en vie, on ne sait jamais d’avance la note qu’on va entendre, ni si ce qu’il chantera sera gai ou mélancolique ; avec l’automate on n’a point le désagrément de la surprise. On peut lui ouvrir l’intérieur, voir fonctionner les ressorts, les rouages, et admirer comment, par leur arrangement ingénieux, ils produisent les sons l’un après l’autre dans l’ordre de la mélodie.
— Il parle d’or, » dirent unanimement les courtisans. Et l’empereur, voyant le succès de l’automate, ordonna, dans sa bonté, que le peuple aussi serait admis à se réjouir de son chant. Le dimanche suivant, le maître de chapelle montra en public tout le mécanisme intérieur ; puis il le fit marcher. Ce fut une jubilation universelle. Les bons bourgeois se pâmaient comme s’ils s’étaient grisés d’essence de thé, à la mode chinoise. Ils étaient tous à crier : « Oh ! hi ! oh ! hi ! » ils tenaient leurs deux mains en l’air, l’index levé, et branlaient tous la tête en mesure ; c’est depuis ce moment qu’on a donné ce mouvement aux magots chinois.
Il n’y avait que le pauvre pêcheur, dont le chant du rossignol avait si souvent réjoui le cœur, qui ne partageait pas cet enthousiasme. « Les mélodies de l’automate, disait-il, sont gentilles ; mais ce sont toujours les mêmes, et puis il leur manque je ne sais quoi. »
Par décision du conseil de l’empire, le rossignol vivant fut banni solennellement du pays comme ayant manqué de respect à Sa Majesté. L’oiseau artificiel en revanche fut placé sur un coussin de soie, brodé de pierreries, à côté du lit de l’empereur ; la chancellerie lui expédia un brevet lui accordant le titre de chanteur spécial de la chambre à coucher de Sa Majesté, et il fut mis dans l’almanach impérial, sur la liste des dignitaires de la cour, immédiatement après les mandarins à boutons bleus, à la page XVIII, à gauche, car l’empereur estimait le côté gauche comme le plus honorable, parce que le cœur, même chez un empereur, est à gauche.
Le maître de chapelle écrivit un volume de cinq cents pages sur l’oiseau merveilleux ; le livre était bourré de science ; tous les mots les plus compliqués de la langue chinoise s’y trouvaient ; au fond c’était une indigeste rapsodie ; mais l’engouement était tel, que l’ouvrage eut soixante-deux éditions.
Ainsi se passa toute une année. L’empereur, les courtisans et même tous les quatre cent millions de Chinois savaient par cœur chaque petit glou-glou du chant de l’automate. Mais c’est justement ce qui leur faisait le plus de plaisir ; ils pouvaient l’accompagner de la voix quand il chantait. Les gamins des rues sifflaient : zi zi zi ! glou-glou-glou ! L’empereur faisait de même. C’était superbe.
Mais un soir que l’empereur, avant de s’endormir, faisait chanter le magnifique oiseau pour la deux cent cinquante millième fois, retentit à l’intérieur de l’automate un bruit étrange, quelque chose comme schwoupp. Un ressort se brisa ; puis on entendit résonner une série de snoux-r-r-rrrrr, c’étaient les rouages qui se détraquaient. Puis il se fit un silence sinistre ; on avait beau remonter la mécanique : l’oiseau ne chantait plus.
L’empereur sauta en bas du lit, et fit appeler son premier médecin ; celui-ci déclara que ni potion ni emplâtre ne pouvaient être utiles dans la circonstance. On alla quérir alors un horloger, qui, après avoir bien examiné, après beaucoup de tâtonnements, rajusta un peu la mécanique. Mais il déclara qu’il fallait ménager le cher oiseau ; roues et ressorts étaient usés, et en mettre de neufs, cela le brave homme ne voulait pas le risquer, craignant de changer le son et la mélodie, et de produire le chant d’un hibou.
Ce fut un deuil général dans tout l’Empire céleste. Le bel oiseau ne devait plus chanter qu’une fois par an ; un philosophe exposa dans un gros livre que le plaisir de l’entendre n’en deviendrait que plus vif ; il eut des approbateurs, mais la majorité ne se laissa pas convaincre.
Cinq années se passèrent ainsi. Puis survint dans tout le pays un deuil bien plus sérieux. Le bon empereur, chéri de ses sujets, tomba malade ; les médecins ne lui donnaient plus que quelques jours à vivre. Déjà son successeur était désigné ; devant le palais la foule restait assemblée jour et nuit, demandant des nouvelles au chambellan qui allait et venait : « Peuh ! peuh ! » répondait-il en secouant la tête, et pour la première fois ces mots avaient une signification.
L’empereur pâle et glacé reposait sans mouvement dans son grand lit de parade aux rideaux de velours avec des glands d’or. Tous les courtisans le croyaient mort, et ils couraient l’un après l’autre présenter leurs hommages à son successeur. Laquais et servantes profitaient du désarroi pour mettre au pillage les provisions de l’office et de la cave.
Partout dans les salles, dans les corridors, on avait étendu par terre d’épais tapis, pour étouffer le bruit des pas : il y régnait un silence complet. Il faisait nuit ; par une fenêtre entr’ouverte la lune projetait sa lumière sur l’empereur et sur l’oiseau artificiel qui était resté auprès de lui.
Il n’était pas mort, mais il pouvait à peine respirer ; il sentait comme un terrible poids qui lui oppressait la poitrine. Il parvint à ouvrir les yeux et alors il s’aperçut que c’était la Mort qui, un genou sur sa poitrine, s’apprêtait à l’étrangler. Elle s’était posé sur la tête la couronne d’or de l’empereur, avait ceint son grand sabre de bataille, à la poignée d’or ornée de diamants, et tenait d’une main le magnifique étendard sacré de l’Empire céleste. Tout autour, sortaient des plis des longs rideaux du lit des têtes étranges, les unes laides et grimaçantes, les autres belles et animées par un doux sourire. C’étaient les actions de l’empereur, les bonnes et les mauvaises ; elles étaient accourues maintenant que la Mort lui appuyait le genou sur le cœur, pour défiler devant lui selon l’usage.
« Te souviens-tu de ceci ? » murmurait l’une après l’autre ; « te souviens-tu de cela ? » et elles lui rappelaient tout ce qu’il avait fait de bien et de mal. Le pauvre empereur, qui par la maladie avait déjà la tête faible, ne savait à qui entendre ; la sueur perlait sur son front. Puis il apprenait là tant de choses qu’il avait ignorées, comme cela arrive souvent aux princes. « Mais je ne savais pas cela, mais on ne m’a rien dit de cela, » s’écriait-il sans cesse, en entendant quel mal avait fait tel ou tel ordre qu’il avait cru si sage. « Allons, de la musique ! dit-il à la fin ; en avant la grosse caisse et le chapeau chinois, que je n’entende plus toutes ces vieilles histoires qui me cassent la tête. »
Mais le murmure continua et la Mort le regardait en souriant de plus belle, hochant la tête, en attendant que la dernière des actions eût présenté son compliment, pour en finir.
« De la musique, de la musique ! reprit l’empereur. Voyons, mon beau petit oiseau d’or ! chante, chante donc un peu. Que d’honneurs je t’ai fait rendre ! souviens-toi, et chante un petit air, une seule roulade ! »
L’oiseau ne chanta pas ; il n’y avait personne pour remonter la mécanique. La Mort fixait sur l’empereur ses grands yeux creux ; le murmure des revenants, qui figuraient les actions de l’empereur, devenait plus faible. Le moment fatal approchait.
Voilà que tout à coup retentit, à travers la fenêtre entr’ouverte, le plus magnifique chant : c’était le rossignol, le vrai, le vivant, qui était perché dehors sur une branche, dans le jardin. Il avait appris que l’empereur était au plus mal, et était accouru de toute la force de ses ailes pour le consoler par son chant et lui inspirer de l’espoir. À ces accents mélodieux, les spectres pâlirent et disparurent ; le sang recommença à circuler dans les membres affaiblis de l’empereur. La Mort même écoutait attentivement et dit : « Continue, petit rossignol, continue donc ! — Je veux bien, dit l’oiseau, mais donne-moi la couronne de l’empereur, que tu as prise ! » Puis, après un instant, il s’arrêta et ne reprit son chant que lorsque la Mort eut remis le sabre de l’empereur et ensuite l’étendard sacré.
Il continua à chanter, et il chanta une délicieuse ballade sur le cimetière silencieux et tranquille, où poussent de si belles roses blanches, où verdit le cyprès, et dont l’herbe est arrosée par les larmes des hommes. Et la Mort ne put se tenir d’envie de revoir son cher jardin, et, sous la forme d’un froid brouillard blanchâtre, elle s’échappa par la fenêtre.
« Merci, mille fois merci, dit l’empereur. Divin petit oiseau, je te reconnais bien. Je t’ai banni de mon empire, et tu viens de chasser les spectres qui m’obsédaient ; par ton chant tu as charmé la Mort et elle a oublié de m’étouffer. Comment te récompenser ?
— Récompensé, je le suis déjà , répondit le rossignol. Lorsque la première fois je me suis fait entendre devant toi, j’ai vu des larmes couler de tes yeux ; jamais je ne l’oublierai ; ce sont là , pour un chanteur, des joyaux plus précieux que tous les diamants de la terre. Mais dors un peu et reprends de la force et de la santé. Je vais te chanter un de mes plus beaux airs. » Et en effet il fit entendre une musique tendre et enivrante qui plongea l’empereur dans le plus doux sommeil.
Lorsque le soleil vint à luire, l’empereur s’éveilla guéri. Ni chambellan ni serviteur ne se trouvait à son lever ; tous le croyaient mort. Le rossignol seul était auprès de lui et faisait entendre maintenant des accents joyeux, des trilles retentissants qui raniment le cœur.
« Tu ne me quitteras plus, lui dit l’empereur. Mais tu ne chanteras que quand cela te plaira ; quant au vilain automate, ton rival, je le ferai briser en mille morceaux.
— Ne fais pas cela, répondit le rossignol. Il a fait de son mieux ; il a marché tant qu’il a pu. Conserve-le comme un brave vieux serviteur. Quant à moi, je ne puis demeurer confiné dans ton palais ; il faut que je puisse bâtir mon nid en liberté. Laisse-moi la faculté de venir quand j’en sentirai l’envie. Le soir, je me percherai sur l’arbre près de cette fenêtre, et je te chanterai quelque joyeux refrain ou bien une douce mélodie qui fait rêver ; je chanterai ceux qui sont heureux et ceux qui souffrent ; mais en retour, il faut que tu me promettes une chose.
— Tout ce que tu voudras, » dit l’empereur qui, dans l’intervalle, s’était habillé pour la première fois sans l’aide de valets de chambre.
« Je te prie, reprit l’oiseau, que tu n’apprennes à âme qui vive que tu as un petit oiseau qui te rapporte tout ce qui se passe dans ton empire. Tu verras par la suite que la précaution est sage. »
Et sur ce, le gentil rossignol s’envola dans les airs.
Un instant après, les laquais arrivèrent pour préparer l’embaumement de Sa Majesté. Ils restèrent stupéfaits, immobiles comme des automates détraqués, lorsque l’empereur souriant leur dit : « Bonjour, mes enfants ! »
par Hans Christian Andersen
illustrés par Edmund Dulac
Édition de 1911
URL: https://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb31719010d
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