La Reine des neiges
Scènes d’enfants, op. 15 — Des pays et des hommes étrangers
Quatrième histoire — Prince et princesse
Gerda dut se reposer de nouveau ; et sur la neige, devant elle, une grande corneille sauta ; l’oiseau resta longtemps, la regarda, tournant la tête, puis dit : — Kra ! kra !... B’jour, ça va ? La corneille ne pouvait dire mieux, mais elle était pleine de bonnes intentions envers la petite filleelle était très bien disposée à l’égard de la petite fille, et lui demanda où elle allait ainsi toute seule dans le vaste monde. Gerda comprit très bien le mot « seule » et sentit tout ce qu’il signifiait. Elle racontaGerda comprit fort bien le mot : seule, et sentit tout ce qu’il enfermait, elle raconta toute sa vie à la corneille et lui demanda si elle n’avait pas vu Kay. Et la corneille hocha la tête d’un air réfléchi, et dit : — Ça se peut ! ça se peut ! — Vraiment, tu crois ! dit la petite fille. Elle aurait presque étouffé la corneille, tant elle l’embrassa.
— Doucement, doucement ! dit la corneille. Je crois que ça peut être le petit Kay, mais il t’a sûrement oubliée pour la princesse. — Il habite chez une princesse? demanda Gerda. — Oui, écoute, dit la corneille, mais j’ai bien du mal à parler ta langue. Si tu me comprends quand je parle corneille, je raconterai beaucoup mieux. — Non, je ne l’ai pas appris, dit Gerda, mais grand-mèregrand’mère le savait, et elle savait aussi le javanais. — Ça ne fait rien, dit la corneille, je raconterai de mon mieux, tant pis si c’est mal dit. Et elle raconta ce qu’elle savait : — Dans le royaume où nous sommes habite une princesse dont l’intelligence est prodigieuse ; il est vrai qu’elle a lu tous les journaux qui existent dans le monde et qu’elle les a oubliés, tellement elle est intelligente. Il y a quelque temps, elle était assise sur le trône, ce qui n’est pas amusant, dit-on, quand elle s’est mise à fredonner une chanson, c’était : « Pourquoi ne me marierais-je pas ?» — « Tiens, c’est une idée », dit-elle, et elle a voulu se marier, mais elle voulait avoir un homme qui sache répondre quand on lui parlait. Il ne devait pas se contenter d’avoir l’air distingué : c’est trop ennuyeuxun homme qui sût répondre quand on lui parlait, un homme qui ne se contenterait pas d’avoir l’air distingué, car c’est trop ennuyeux. Elle convoqua donc toutes les dames de la cour, et lorsqu’elles eurent entendu ce qu’elle voulait, elles furent enchantées. « Voilà qui me plaît, dirent-elles, j’y avais déjà pensé. » C’est vrai d’un bout à l’autre, tu sais, ce que je te raconte, dit la corneille. J’ai une fiancée apprivoisée qui circule librement dans le château, c’est elle qui m’a tout raconté.
Sa fiancée était naturellement aussi une corneille, car la corneille cherche son pareil.
— Les journaux parurent tout de suite avec une bordure de cœurs et les initiales entrelacées de la princessele chiffre de la princesse ; on pouvait y lire que tout jeune homme de belle alluretout jeune homme de bonne tournure pouvait se présenter au château et parler à la princesse. Elle prendrait pour époux celui qui parlerait le mieux et montrerait par ses paroles qu’il était bien à sa placeparler à la princesse, et que celui qui parlerait de sorte que l’on pût entendre qu’il était là bien à sa place, et qu’il parlerait le mieux, la princesse le prendrait pour époux... Ah, dit la corneille, tu peux m’en croire, c’est aussi vrai que je suis ici, les gens accoururent, il y eut foule et grande hâte, mais sans succès le premier jour, ni le second. Tous ces gens savaient bien parler quand ils étaient dehors dans la rue, mais lorsqu’ils franchissaient la porte du château et voyaient la garde en uniformes argentés, et sur les marches les domestiques vêtus d’orles laquais dorés, et les grandes salles resplendissantes de lumières, ils perdaient tous leurs moyensils étaient décontenancés ; et lorsqu’ils étaient devant le trône où la princesse était assise, ils ne savaient plus que répéter son dernier mot, qu’elle n’avait pas envie d’entendre de nouveauils ne savaient plus rien dire que le dernier mot qu’elle avait prononcé, et qu’elle ne se souciait pas d’entendre de nouveau. C’était comme si les gens avaient avalé du tabac en poudre, fait pour être aspiré par le nez, qui les aurait abrutisdu tabac à priser qui les aurait hébétés,... jusqu’au moment où, revenus dans la rue, ils pouvaient de nouveau parler. Ils formaient une queue depuis la porte de la ville jusqu’au château. J’ai moi-même été les voir, dit la corneille. Ils finissaient par avoir faim et soif, mais du château ils n’ont rien reçu, pas même un verre d’eau tiède. Quelques-uns des plus malins avaient bien emporté des tartines, mais ils ne partageaient pas avec leurs voisins, car ils se disaient : « Si mon voisin a l’air d’avoir faim, la princesse ne le prendra pas. »
— Mais Kay, le petit Kay, demanda Gerda, quand est-il venu? Était-il parmi cette foule?
— Patience, patience ! nous arrivons à lui maintenant. C’était le troisième jour; il arriva un petit personnage sans cheval ni voiture, qui monta d’un pas décidé tout droit au château; ses yeux brillaient comme les tiens, il avait de beaux cheveux longs, mais des vêtements pauvres.
— C’était Kay ! dit Gerda, ravie. Oh, je l’ai donc trouvé. Et elle battit des mains.
— Il portait un petit sac à dosun petit havresac sur le dos, dit la corneille.
— Non, c’était sûrement son traîneau, dit Gerda. Car il est parti avec le traîneau.
— C’est bien possible, dit la corneille, je n’y ai pas regardé de si près ; mais je sais par ma fiancée apprivoisée que, lorsqu’il est entré dans le château, et a vu la garde en uniformes argentés, et, sur les marches, les domestiques vêtus d’orles laquais dorés, il n’a pas été intimidé du tout. Il leur a fait un signe de têteil n’a pas été intimidé du tout, il leur a fait signe de tête et a dit : « Ça doit être ennuyeux de rester sur les marches, j’aime mieux entrer! » Les salles étaient brillantes de lumières ; de hauts dignitaires et des conseillers privésdes excellences et des conseillers secrets marchaient pieds nus et portaient des plats d’or ; il y avait de quoi vous impressionner ! il avait des souliers qui craquaient très fort, mais quand même il marchait sans crainte.
— C’est sûrement Kay, dit Gerda, je sais qu’il avait des souliers neufs, je les ai entendu craquer dans la chambre de grand-mèregrand’mère.
— Certes, ils craquaient bien, dit la corneille. Et il s’avança sans peurEt hardiment il s’avança vers la princesse, qui était assise sur une perle grande comme la roue d’un rouet, cette machine à filerune roue de rouet ; et toutes les dames de la cour, avec leurs servantes et les bonnes de leurs servantes, et tous les cavaliers avec leurs serviteurs et les domestiques de leurs serviteurs, qui eux-mêmes avaient de petits valets, étaient rangés debout autour d’elle; et plus ils étaient près de la porte, plus leur mine était fière. Le petit valet d’un domestique de serviteur, qui va toujours en pantoufles, est presque imposant, tant il se tient fièrement à sa porte.
— Ça doit être affreux, dit la petite Gerda. Et Kay a tout de même eu la princesse?
— Si je n’avais pas été corneille, je l’aurais prise, bien que je sois fiancé. Il paraît qu’il a parlé aussi bien que je parle quand je m’exprime dans ma langue, c’est ma fiancée apprivoisée qui me l’a dit. Il était courageux et gentilIl était intrépide et gentil; il n’était pas du tout venu pour demander la main de la princesse, mais seulement pour écouter la princesse et découvrir son intelligence, qu’il apprécia beaucouppour entendre l’intelligence de la princesse, qu’il apprécia fort, et la princesse l’apprécia lui-même à son tour.
— Oui, pour sûr, c’était Kay ! dit Gerda, il était si intelligent qu’il savait calculer de tête même les fractions... Oh, ne veux-tu pas me faire entrer dans le châteaune veux-tu pas m’introduire dans le château? — Bon, c’est facile à dire, dit la corneille. Mais comment pouvons-nous le faire? J’en parlerai avec ma fiancée apprivoisée ; elle pourra nous donner un conseil ; car je dois te dire que normalement, on ne permet jamaisrégulièrement on ne permet jamais à une petite fille comme toi d’y entrer. — Si, j’entrerai, dit Gerda. Si Kay entend dire que je suis là, il viendra tout de suite me chercher. — Attends-moi là près de la barrièreprès de l’échalier, dit la corneille, qui tourna la tête et s’envola. Elle ne revint que vers le soir, quand la nuit venait, — Kra, kra ! dit-elle. Ma fiancée te transmet ses meilleures salutationsMa fiancée te fait ses meilleurs compliments ; et voici un petit pain pour toi ; elle l’a pris dans la cuisine, où il n’en manque pas, et tu as sûrement faim... Il n’est pas possible que tu entres dans le château, avec tes pieds sans chaussures; la garde en uniformes argentés et les domestiques vêtus d’orles laquais dorés ne le permettraient pas; mais ne pleure pas, tu vas y aller tout de même. Ma fiancée connaît un petit escalier par derrière, qui mène à la chambre à coucher, et elle sait où se trouve la cléla clef.
Et elles se rendirent au jardin, dans la grande allée où les feuilles tombaient l’une après l’autre, et lorsque les lumières du château, une à une, se furent éteintes, la corneille conduisit la petite Gerda à une porte de derrière, qui était entrebâillée.
Oh, comme le cœur de Gerda battait d’inquiétude et de désir; on aurait dit qu’elle allait commettre une mauvaise action, et pourtant elle ne voulait que savoir si c’était bien le petit Kay; oui, ce devait être lui; elle pensait à ses yeux vifs, à ses longs cheveux, elle croyait le voir sourire comme lorsqu’ils étaient assis chez eux sous les roses. Il serait certainement heureux de la voir, d’entendre quel long chemin elle avait parcouru pour lui, de savoir combien tout le monde avait été désolé quand il n’était pas rentré. Oh, elle éprouvait de la crainte et de la joie.
Les voilà devant l’escalier; une petite lampe brûlait sur un buffet ; au milieu du parquet se trouvait la corneille apprivoisée qui tournait la tête de tous les côtés et regardait Gerda ; la petite fit la révérence, comme sa grand-mèregrand’ mère le lui avait appris.
— Mon fiancé m’a parlé de vous en excellents termes, ma petite demoiselle, dit la corneille apprivoisée, l’histoire de votre vie, votre « curriculum vitae » comme on dit, est d’ailleurs très touchantevotre curriculum vitae, comme on dit, est d’ailleurs très touchant... Voulez-vous prendre la lampe, je marcherai devant. Nous irons tout droit, car nous ne rencontrerons personne.
— Il me semble qu’on vient derrière nous, dit Gerda.
Et un bruissement passa près d’elle ; cela semblait venir d’ombres glissant le long du mur, chevaux aux crinières flottantes et aux jambes fines, jeunes chasseurs, dames et messieurs à chevaldames et messieurs montés.
— Ce ne sont que les rêves, dit la corneille, ils viennent suggérer des idées de chasse à nos souverains, c’est tant mieux, car vous pourrez les regarder tranquillementvous pourrez les considérer à votre aise dans leur lit. Mais, dites-moi, si vous gagnez leur faveursi vous entrez en faveur, j’espère que vous vous montrerez reconnaissante.
— Inutile de parler de ça, dit la corneille des bois.
Et elles arrivèrent dans la première salle, dont les murs étaient couverts de satin rose à fleurstendue de satin rose à fleurs; les rêves les avaient déjà dépassées, ils couraient si vite que la petite Gerda ne put voir les nobles personnagesles augustes personnages. Les salles étaient plus magnifiques les unes que les autres ; il y avait de quoi en être abasourdi ; et elles parvinrent à la chambre à coucheret ils parvinrent à la chambre à coucher. Le plafond y ressemblait à un grand palmier aux feuilles de verre, de verre précieux, et au milieu de la pièce étaient accrochés à une tige d’or deux lits qui étaient comme des lis; l’un était blanc, la princesse y était couchée ; l’autre était rouge, et c’est dans celui-là que Gerda devait chercher le petit Kay; elle écarta l’un des pétales rouges et vit un cou brun... Oh, c’est Kay ! Elle l’appela à voix haute par son nomElle l’appela haut par son nom, tendit la lampe vers lui... les rêves bruirent de nouveau à cheval dans la chambre... il se réveilla, tourna la tête, et... ce n’était pas le petit Kay. Le prince ne lui ressemblait que par le cou, mais il était jeune et beau. Et du lit en forme de lis blanc la princesse jeta un coup d’œil et demanda ce qu’il y avait. Alors la petite Gerda pleura et raconta toute son histoire et tout ce que les corneilles avaient fait pour elle. — Pauvre petite ! dirent le prince et la princesse, et ils félicitèrent les corneillesils louèrent les corneilles et dirent qu’ils n’étaient pas du tout fâchés contre elles, mais qu’il ne fallait tout de même pas recommencer. Toutefois, elles auraient une récompense.
— Voulez-vous voler librement ? demanda la princesse, ou voulez-vous l’emploi de corneilles de cour avec tous les déchets de la cuisine ?
Et les deux corneilles firent la révérence et demandèrent le poste offertla charge offerte, car elles pensèrent à leur vieillesse, et dirent qu’il était bon d’avoir quelque chose pour ses vieux jours.
Le prince se leva de son lit et y fit coucher Gerda : il ne pouvait faire plus. Elle joignit ses petites mains et songea : « Que les gens et les animaux sont bons ! » et elle ferma les yeux et dormit délicieusement. Tous les rêves revinrent en volant, cette fois ils avaient l’air d’anges de Dieu, et ils tiraient un petit traîneau, où Kay était assis et faisait des signes de tête, mais ce n’était là qu’une rêverie, qui disparut aussitôt qu’elle fut réveillée.
Le lendemain elle fut habillée de soie et de velours des pieds à la tête; on lui offrit de rester au château où elle aurait des jours heureux, mais elle ne demanda qu’une petite voiture avec un cheval, et une paire de petits souliers pour s’en aller par le vaste monde et trouver Kay.
Et elle eut des souliers et un manchon ; elle fut très joliment vêtue, et quand elle fut prête à partir, un carrosse neuf d’or pur attendait à la porte; les armoiries du prince et de la princesseles armes du prince et de la princesse y brillaient comme une étoile ; cocher, domestiques et postillons, car il y avait aussi des postillons, portaient des uniformes de domestiques brodésportaient des livrées brodées de couronnes d’or. Le prince et la princesse la menèrent eux-mêmes à la voiture, et lui souhaitèrent bonne chance. La corneille apprivoisée, mariée maintenant, l’accompagna les trois premières lieues ; elle se mit à côté d’elle, car elle ne pouvait supporter d’aller à reculons ; l’autre corneille était à la porte et battait des ailes, elle devait rester parce qu’elle avait mal à la tête depuis qu’elle avait un poste à la courune charge à la cour et trop à manger. Le carrosse était bourré à l’intérieur de craquelins sucrés, et dans la caisse du siège il y avait des fruits et des pains d’épice.
— Adieu, adieu! crièrent le prince et la princesse.
La petite Gerda pleura, et la corneille pleura; ...ainsi furent parcourues les trois premières lieues ; alors la corneille aussi dit adieu, et ce fut une séparation bien pénible ; l’oiseau s’envola dans un arbre et battit de ses ailes noires tant qu’elle put voir le carrosse, qui rayonnait comme le soleil.