Ali Baba et les Quarante Voleurs
Mais lorsque fut la huit cent cinquante-septième nuit
Elle dit :
»… Et, pour ma part, j’ai parmi les clients dont je chausse les pieds honorables, plusieurs aveugles plus clairvoyants, grâce à l’œil qu’ils ont au bout de chaque doigt, que le maudit barbier qui me rase la tête chaque vendredi en me tailladant le cuir chevelu atrocementle cuir atrocement, — qu’Allah le lui fasse expier ! » Et le derviche-voleur s’écria : « Béni soit le sein qui t’a allaité, et puisses-tu longtemps encore enfiler l’aiguille et chausser les pieds honorables, ô cheikh de bon augure ! Certes, je ne souhaite que me conformer à tes indications, afin que tu essayes de retrouver la maison dans la cave de laquelle se passent des choses si prodigieuses ! » Alors le cheikh Mustapha se décida à se lever, et le derviche lui banda les yeux et le mena par la main dans la rue, et marcha à ses côtés, tantôt le conduisant et tantôt guidé par lui, à tâtons, jusqu’à la maison même d’Ali Baba. Et cheikh Mustapha dit : « C’est certainement là, et pas ailleurs. Je reconnais la maison à l’odeur de crottin d’âne qui s’en exhale, et à cette borne-ci où j’ai buté du piedbutté du pied la première fois ! » Et le voleur, à la limite de la joie, se hâta, avant d’enlever le bandeau au savetier, de faire une marque à la porte de la maison, avec un morceau de craie qu’il avait sur lui. Puis il rendit la vue à son compagnon, lui donna une nouvelle pièce d’orle gratifia d’une nouvelle pièce d’or, et le congédia après l’avoir remercié et lui avoir promis qu’il ne manquerait pas d’acheter des babouches chez lui pour le reste de ses jours. Et il se hâta de reprendre le chemin de la forêt, pour aller annoncer sa découverte au chef des quarante. Mais il ne savait pas qu’il courait droit à sa perte : sa tête allait sauter de ses épaulesil ne savait pas qu’il courait droit pour voir sa tête sauter de ses épaules, comme on va le voir.
En effet, lorsque la diligente Morgane sortit pour faire les provisionsaller aux provisions, elle aperçut sur la porte, à son retour du souk, la marque blanche que le derviche-voleur y avait faite. Et elle l’examina avec attention, et pensa en son âme attentive : « Cette marque-là ne s’est pas faite d’elle-même sur cette porte. Et la main qui l’a faite ne peut être qu’une main ennemie. Il faut donc détourner ses maléfices, pour que le coup manque sa cibleIl faut donc en conjurer les maléfices, en égarant le coup ! » Et elle courut chercher un morceau de craie, et fit exactement la même marque, au même endroit, sur les portes de toutes les maisons de la rue, tant à droite qu’à gauche. Et chaque fois qu’elle faisait une marque, elle disait mentalement, s’adressant à l’auteur de la marque première : « Mes cinq doigts dans ton œil gauche, et mes cinq autres dans ton œil droit ! » Car elle savait qu’il n’y avait point de formule plus puissante pour conjurer les forces invisibles, éviter les maléfices et faire retomber sur la tête de l’auteur du mal les calamités déjà provoquées ou sur le point d’arriverfaire retomber sur la tête du maléficient des calamités perpétrées ou imminentes.
Aussi, le lendemain, quand les voleurs, renseignés par leur camarade, furent entrés deux par deux dans la ville pour envahir la maison marquée du signe, ils se trouvèrent complètement perplexes et embarrassésils se trouvèrent à la limite de la perplexité et de l’embarras en constatant que toutes les portes des maisons du quartier portaient la même marque, exactement. Et ils se hâtèrent, sur un signe de leur chef, de retourner à leur caverne de la forêt, pour ne pas éveiller l’attention des passants. Et, quand ils se furent de nouveau rassemblés, ils traînèrent au milieu du cercle formé par leur groupe le voleur-guide qui avait si mal pris ses précautions, le condamnèrent à mort, séance tenante, et, au signal donné par leur chef, lui coupèrent la tête.
Or, comme la vengeance à tirer de l’auteur premier de toute cette affaire devenait plus urgente que jamais, un second voleur s’offrit d’aller aux renseignements. Et, sa demande ayant été acceptée par le chefsa demande ayant été agréée par le chef, il entra en ville, se mit en rapport avec cheikh Mustapha, se fit conduire devant la maison présumée être la maison aux six quartiers cousus, et fit une marque rouge sur la porte, dans un endroit peu apparent. Puis il retourna à la cavernePuis il retournai la caverne. Mais il ne savait pas qu’une tête marquée pour le saut fatal ne peut que faire le saut même et non pas un autre.
En effet, quand les voleurs, guidés par leur camarade, furent arrivés dans la rue d’Ali Baba, ils trouvèrent toutes les portes marquées du signe rouge, exactement au même endroit. Car la fine Morgane, se doutant de quelque chose, avait pris ses précautions, comme la première fois. Et au retour à la caverne, le guide dut subir, quant à sa tête, le même sort que son prédécesseur. Mais cela ne contribua guère à éclairer les voleurs sur l’affaire, et ne servit qu’à diminuer la troupe des deux gaillards les plus courageux.
Aussi, quand le chef eut réfléchi sur la situation pendant un bon moment, il releva la tête et se dit : « Désormais je ne me fierai qu’à moi-mêmeje ne m’en rapporterai qu’à moi-même ! » Et il partit tout seul pour la ville.
Or, il ne fit pas comme les autres. Car, lorsqu’il se fut fait indiquer la maison d’Ali Baba par cheikh Mustapha, il ne perdit pas son temps à en marquer la porte de craie rouge, blanche ou bleue, mais il l’observa attentivement pour bien fixer son emplacement dans sa mémoirela considéra attentivement pour en bien fixer l’emplacement dans sa mémoire, vu que du dehors elle avait la même apparence que toutes les maisons voisines. Et, une fois son examen terminé, il retourna à la forêt, rassembla les trente-sept voleurs survivants, et leur dit : « L’auteur du dommage qui nous a été causé est découvert, puisque je connais bien sa maison maintenant. Et, par Allah ! sa punition sera une terrible punition. Pour vous, mes gaillards, hâtez-vous de m’apporter ici trente-huit grandes jarres de terre cuite vernissée à l’intérieur, au col large et au ventre rebondi. Et que ces trente-huit jarres soient vides, à l’exception d’une seule que vous remplirez d’huile d’olive. Et veillez à ce qu’elles soient toutes exempteselles soient tous exemptes de fêlure. Et revenez sans retard. » Et les voleurs, habitués à exécuter sans réfléchir les ordres de leur chefhabitués à exécuter sans pensée les ordres de leur chef, répondirent par l’ouïe et l’obéissance, et se hâtèrent d’aller se procurer au souk des potiers les trente-huit jarres en question, et de les apporter à leur chef, deux par deux, sur leurs chevaux.
Alors le chef des voleurs dit à ses hommes : « Mettez vos habits et que chacun de vous entre dans une jarre, ne gardant avec lui que ses armes, son turban et ses babouches ! » Et les trente-sept voleurs, sans dire un mot, grimpèrent deux par deux sur le dos des chevaux porteurs de jarres. Et comme chaque cheval portait deux jarres, une à droite et l’autre à gauche, chaque voleur se laissa glisser dans une jarre, où il disparut entièrement. Et ils se trouvèrent de la sorte repliés sur eux-mêmes, les jambes touchant les cuisses, et les genoux à la hauteur du menton, dans les jarres, comme des poussins dans leurs œufs au vingtième jourcomme seraient au vingtième jour les poussins dans les œufs. Et, ainsi installés, ils tenaient un cimeterre dans une main et un gourdin dans l’autre main, avec leurs babouches soigneusement calées sous leur derrière. Et le trente-septième voleur faisait ainsi face et contrepoidsfaisait de la sorte vis-à-vis et contre-poids à l’unique jarre remplie d’huile.
Lorsque les voleurs eurent fini de se placer dans les jarres, dans la situation la moins gênante, le chef s’avança, les examina l’un après l’autre, et boucha les ouvertures des jarres avec des fibres de palmier, de façon à masquer le contenu et, en même temps, à permettre à ses hommes de respirer librement. Et, pour que les passants n’aient aucun doute sur le contenupour que nul doute ne pût venir à l’esprit des passants sur le contenu, il prit de l’huile dans la jarre qui en était pleine, et en frotta soigneusement les parois extérieures des jarres neuves. Et toutes choses ainsi disposées, le chef des voleurs se déguisa en marchand d’huile et, poussant devant lui vers la ville les chevaux porteurs de la marchandise improvisée, il se fit le conducteur de cette caravane.
Or, Allah lui écrivit la sécurité, et il arriva sans encombre, vers le soir, devant la maison même d’Ali Baba. Et, comme si toutes les difficultés se levaient d’elles-mêmes, il n’eut pas la peine, pour exécuter le projet qui l’amenaitpour exécuter le dessein qui l’amenait, de frapper à la porte, car Ali Baba en personne était assis sur le seuil et prenait tranquillement le fraisAli Baba en personne était assis sur le seuil qui prenait tranquillement le frais avant la prière du soir…
— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.