La Belle au bois dormant
Pour fêter la naissance de leur fille, un roi et une reine invitent des fées au château. Mais ils en ont oublié une ! En colère, la vieille fée jette un mauvais sort à la princesse. Une autre fée réussit à la protéger : au lieu de mourir, elle dormira pendant cent ans. Dans La Belle au bois dormant de Charles Perrault, la magie se mêle aux dangers et aux surprises. Et même après le réveil de la princesse, l’aventure continue…
Mother Goose — The Fairy Garden
Il était une fois un roi et une reine qui étaient si tristessi fâchés de ne pas avoir d’enfantsde n’avoir point d’enfants, si tristessi fâchés qu’on ne saurait dire. Ils allèrent dans toutes les villes thermales du mondeIls allèrent à toutes les eaux du monde : vœux, pèlerinages, petites pratiques religieusesmenues dévotions, tout fut mis en œuvre, et rien n’y faisait. Enfin pourtant la reine tomba enceintela reine devint grosse et accoucha d’une fille. On fit un beau baptême ; on donna pour marraines, à la petite princesse, toutes les fées qu’on put trouver dans le pays : il y en eut sept. Chacune devait lui faire un don, selon la coutume des fées en ce temps-là. La princesse aurait ainsi toutes les qualités imaginables.toutes les fées qu’on pût trouver dans le pays (il s’en trouva sept), afin que, chacune d’elles lui faisant un don, comme c’était la coutume des fées en ce temps-là, la princesse eût, par ce moyen, toutes les perfections imaginables. Après les cérémonies du baptême, tous les invitéstoute la compagnie revinrent au palais du roirevint au palais du roi, où il y avait un grand festin pour les fées. On mit devant chacune d’elles un couvert magnifique, avec un étui d’or massif où il y avait une cuiller, une fourchette, et un couteau de fin or, garni de diamants et de rubis. Mais comme chacune prenait sa place à table, on vit entrer une vieille fée, qu’on n’avait pas invitéequ’on n’avait point priée, parce qu’il y avait plus de cinquante ans qu’elle n’était sortie d’une tour, et qu’on la croyait morte ou enchantée.
Le roi lui fit donner un couvert ; mais il n’y eut pas moyen de lui donner un étui d’or, comme aux autres, parce que l’on n’en avait fait faire que sept, pour les sept fées. La vieille crut qu’on la méprisait, et grommela quelques menaces entre ses dents. Une des jeunes fées, qui était près d’elle, l’entendit. Elle craignit que la vieille ne donneUne des jeunes fées, qui se trouva auprès d’elle l’entendit, et, jugeant qu’elle pourrait donner un don malheureuxquelque fâcheux don à la petite princesse. Dès la fin du repas, elle alla se cacherà la petite princesse, alla, dès qu’on fut sorti de table, se cacher derrière la tapisserie afin de parler la dernière, et de pouvoir réparer, autant qu’il lui serait possible, le mal que la vieille aurait fait.
Pendant ce temps, les féesCependant les fées commencèrent à faire leurs dons à la princesse. La plus jeune lui donna pour don qu’elle serait la plus belle personne du monde ; celle d’après, qu’elle aurait de l’esprit comme un ange ; la troisième, qu’elle aurait une grâce admirable à tout ce qu’elle ferait ; la quatrième, qu’elle danserait parfaitement bien ; la cinquième, qu’elle chanterait comme un rossignol ; et la sixième, qu’elle jouerait de toutes sortes d’instruments à la perfectiondans la dernière perfection. Quand vint le tour de la vieille fée, elle dit, en secouant la tête plus de colère que de vieillesse,Le rang de la vieille fée étant venu, elle dit, en branlant la tête encore plus de dépit que de vieillesse, que la princesse se percerait la main d’un fuseau, et qu’elle en mourrait.
Ce terrible don fit frémir tous les invitéstoute la compagnie, et tout le monde pleurail n’y eût personne qui ne pleurât. À cet instantDans ce moment la jeune fée sortit de derrière la tapisserie, et dit tout haut ces paroles : « Rassurez-vous, roi et reine, votre fille n’en mourra pas ; il est vrai que je n’ai pas assez de puissance pour défaire entièrement ce que cette vieille fée a faitce que mon ancienne a fait ; la princesse se percera la main d’un fuseau ; mais au lieu d’en mourir, elle tombera seulement dans un profond sommeil de cent ans. Au bout de ce temps, le fils d’un roi viendra la réveillerun profond sommeil qui durera cent ans, au bout desquels le fils d’un roi viendra la réveiller. »
Le roi, pour tâcher d’éviter le malheur annoncé par la vieille, fit aussitôt publier un ordre : il était interdit de filer au fuseau ou d’en avoir chez soi, sous peine de mort.fit publier aussitôt un édit, par lequel il défendait à toutes personnes de filer au fuseau, ni d’avoir des fuseaux chez soi, sur peine de la vie.
Quinze ou seize ans plus tard, le roi et la reine étaient partis dans une de leurs maisons de campagne. Un jour, la jeune princesse courait dans le château et montait de chambre en chambre. Elle allaAu bout de quinze ou seize ans le roi et la reine étant allés à une de leurs maisons de plaisance, il arriva que la jeune princesse, courant un jour dans le château, et montant de chambre en chambre, alla jusqu’au haut d’un donjon dans une petite chambre sous les toitsun petit galetas où une bonne vieille était seule à filer sa quenouille.
Cette bonne femme n’avait pas entendu parler de l’interdiction royale de filer au fuseaun’avait point ouï parler des défenses que le roi avait faites de filer au fuseau. « Que faites-vous là, ma bonne femme ? dit la princesse. — Je file, ma belle enfant, lui répondit la vieille qui ne la connaissait pas. — Ah ! que cela est joli ! reprit la princesse ; comment faites-vous ? Donnez-le-moi pour voir si je peux en faire autantdonnez-moi que je voie si j’en ferais bien autant. » À peine eut-elle pris le fuseau qu’elle s’en perça la main et tomba évanouie. Elle était très vive, un peu étourdie, et surtout, les fées l’avaient décidé ainsi.Elle n’eut pas plus tôt pris le fuseau, que, comme elle était fort vive, un peu étourdie, et que d’ailleurs l’arrêt des fées l’ordonnait ainsi, elle s’en perça la main, et tomba évanouie.
La bonne vieille, bien embarrassée, crie au secours : on vient de tous côtés, on jette de l’eau au visage de la princesse, on desserre les lacets de ses vêtementson la délace, on lui frappe dans les mains, on lui frotte les tempes avec de l’eau de la reine de Hongrie, une lotion parfuméeavec de l’eau de la reine de Hongrie ; mais rien ne lui faisait reprendre connaissancerien ne la faisait revenir.
Le roi, attiré par le bruit, monta et se souvint de la prédiction des fées. Cela devait arriver puisqu’elles l’avaient annoncé. Il fit mettreAlors le roi, qui était monté au bruit, se souvint de la prédiction des fées, et jugeant bien qu’il fallait que cela arrivât, puisque les fées l’avaient dit, fit mettre la princesse dans le plus bel appartement du palais, sur un lit garni de broderies d’or et d’argentun lit en broderie d’or et d’argent. On aurait ditOn eût dit un ange, tant elle était belle ; car son évanouissement n’avait pas ôté les couleurs vives de son teint : ses joues étaient d’un rouge vifses joues étaient incarnates, et ses lèvres comme du corail ; elle avait seulement les yeux fermés, mais on l’entendait respirer doucement. Cela montraiton l’entendait respirer doucement : ce qui faisait voir qu’elle n’était pas morte.
Le roi ordonna qu’on la laisse dormir en paix jusqu’à l’heure de son réveilqu’on la laissât dormir en repos, jusqu’à ce que son heure de se réveiller fût venue. La bonne fée qui lui avait sauvé la vie, en la condamnant à dormir cent ans, était dans le royaume de Mataquin, à environ quarante-huit mille kilomètres de làà douze mille lieues de là, lorsque l’accident arriva à la princesse ; mais elle en fut avertie, en un instant, par un petit nain, qui avait des bottes de sept lieues (c’était des bottes avec lesquelles on parcourait environ vingt-huit kilomètres d’une seule enjambéeon faisait sept lieues d’une seule enjambée). La fée partit aussitôt, et on la vit, au bout d’une heure, arriver dans un chariot tout de feu, tiré par des dragonstraîné par des dragons. Le roi alla lui donner la main pour l’aider à descendre du chariot.Le roi alla lui présenter la main, à la descente du chariot. Elle approuva tout ce qu’il avait fait ; mais comme elle était très prévoyanteelle était grandement prévoyante, elle pensa que quand la princesse se réveilleraitquand la princesse viendrait à se réveiller, elle serait bien embarrassée toute seule dans ce vieux château : voici ce qu’elle fit.
Elle toucha de sa baguette tout ce qui était dans ce château (sauf le roi et la reinehors le roi et la reine) : gouvernantes, filles d’honneur, femmes de chambre, gentilshommes, officier, maîtres d’hôtel, cuisiniers, marmitons, galopins, gardes, suisses, pages, valets de pied ; elle toucha aussi tous les chevaux qui étaient dans les écuries, avec les palefreniers, les gros chiens de garde de la basse-courles gros mâtins de basse-cour, et la petite Pouffe, petite chienne de la princesse, qui était auprès d’elle sur son lit. Dès qu’elle les eut touchés, ils s’endormirent tous, pour ne se réveiller qu’en même temps que leur maîtresse, afin d’être tout prêts à la servir quand elle en aurait besoin. Les broches mêmes, qui étaient au feu, toutes pleines de perdrix et de faisans, s’endormirent, et le feu aussi. Tout cela se fit en un moment : les fées ne traînaient pas au travailles fées n’étaient pas longues à leur besogne.
Alors le roi et la reine, après avoir embrassé leur chère enfant sans la réveilleraprès avoir baisé leur chère enfant sans qu’elle s’éveillât, sortirent du château et firent interdire à tout le monde de s’en approcherfirent publier des défenses à qui que ce soit d’en approcher. Cette interdiction n’était pas nécessaireCes défenses n’étaient pas nécessaires ; car en un quart d’heure, il poussa tout autour du parcil crût, dans un quart d’heure, tout autour du parc, une si grande quantité de grands arbres et de petits, de ronces et d’épines entrelacées les unes dans les autres, qu’aucun animal ni aucun homme n’aurait pu passer.que bête ni homme n’y aurait pu passer ; On ne voyait donc plusen sorte qu’on ne voyait plus que le haut des tours du château, encore n’était-ce que de bien loin. Tout le monde comprit que la fée avait encore usé de sa magieOn ne douta point que la fée n’eût fait là encore un tour de son métier, afin que la princesse, pendant qu’elle dormirait, n’ait rien à craindren’eût rien à craindre des curieux.
Cent ans plus tard, le fils du roi qui régnait alors vint chasser de ce côté-là. Il appartenait à une autre famille que celle de la princesse endormie. Il demandaAu bout de cent ans, le fils du roi qui régnait alors, et qui était d’une autre famille que la princesse endormie, étant allé à la chasse de ce côté-là, demanda ce que c’était que les tours qu’il voyait au-dessus d’un grand bois fort épais. Chacun lui répondit selon ce qu’il avait entendu raconterselon qu’il avait ouï parler : les uns disaient que c’était un vieux château hanté par des espritsoù il revenait des esprits ; les autres, que tous les sorciers de la contrée y faisaient leur sabbat. La plupart pensaient qu’un ogre y habitaitLa plus commune opinion était qu’un ogre y demeurait, et que là il emportait tous les enfants qu’il pouvait attraper, pour pouvoir les manger tranquillement, sans qu’on puisse le suivre. Lui seul aurait eu le pouvoir de se frayer un passage dans le boispour les pouvoir manger à son aise et sans qu’on le pût suivre, ayant seul le pouvoir de se faire un passage au travers du bois.
Le prince ne savait qu’en croire, lorsqu’un vieux paysan prit la parole, et lui dit :
« Mon prince, il y a plus de cinquante ans que j’ai entendu mon père direj’ai ouï dire à mon père qu’il y avait dans ce château une princesse, la plus belle du monde ; qu’elle devait y dormirqu’elle y devait dormir cent ans et qu’elle serait réveillée par le fils d’un roi qui lui était destinéà qui elle était réservée. »
Le jeune prince, à ce discours, s’enflamma d’enthousiasme. Il crut sans hésiterse sentit tout de feu ; il crut sans balancer qu’il mettrait fin à une si belle aventure, et, poussé par l’amour et par la gloire, il résolut de voir sur-le-champ ce qui en était. À peine s’avança-t-il vers le bois, que tous ces grands arbres, ces ronces et ces épines s’écartèrent d’elles-mêmes pour le laisser passer. Il marcha vers le château, qu’il voyait au bout d’une grande avenue où il entra, et, à sa surprise, il vit qu’aucun de ses compagnons n’avait pu le suivrece qui le surprit un peu, il vit que personne de ses gens ne l’avait pu suivre, parce que les arbres s’étaient rapprochés dès qu’il était passédès qu’il avait été passé. Il continua pourtant son cheminIl ne laissa pas de continuer son chemin : un prince jeune et amoureux est toujours vaillant. Il entra dans une grande avant-cour, où tout ce qu’il vit d’abord était capable de le glacer de peurle glacer de crainte. C’était un silence affreux ; l’image de la mort s’y présentait partout, et ce n’était que des corps étendus d’hommes et d’animaux qui paraissaient morts. Il reconnut pourtant bien au nez boursouflé et au visage rouge des gardes suissesau nez bourgeonné et à la face vermeille des Suisses, qu’ils n’étaient qu’endormis : et leurs tasses où il y avait encore quelques gouttes de vin, montraient assez qu’ils s’étaient endormis en buvant.
Il passe une grande cour pavée de marbre ; il monte l’escalier ; il entre dans la salle des gardes, qui étaient rangés en haie, la carabine sur l’épaule, et ronflants de leur mieux. Il traverse plusieurs chambres pleines de gentilshommes et de dames, dormant tous, les uns debout, les autres assis. Il entre dans une chambre toute dorée, et il voit sur un lit, dont les rideaux étaient ouverts de tous côtés, le plus beau spectacle qu’il ait jamais vule plus beau spectacle qu’il eût jamais vu : une princesse qui paraissait avoir quinze ou seize ans, et dont l’éclat resplendissant avait quelque chose de lumineux et de divin. Il s’approcha tremblant d’admirationen tremblant et en admirant, et se mit à genoux auprès d’elle.
Alors, comme la fin de l’enchantement était venue, la princesse s’éveilla. Elle le regarda avec une tendresse étonnante pour une première rencontre :la princesse s’éveilla ; et le regardant avec des yeux plus tendres qu’une première vue ne semblait le permettre : « Est-ce vous, mon prince ? lui dit-elle, vous vous êtes bien fait attendre. » Le prince, charmé de ces paroles, et plus encore de la manière dont elles étaient dites, ne savait pas comment lui montrerne savait comment lui témoigner sa joie et sa reconnaissance ; il l’assura qu’il l’aimait plus que lui-même. Ses paroles furent confuses ; elles en plurent davantageSes discours furent mal rangés ; ils en plurent davantage : peu d’éloquence, beaucoup d’amour. Il était plus embarrassé qu’elle, et l’on ne doit pas s’en étonner : elle avait eu le temps de songer à ce qu’elle aurait à lui dire ; car il semblecar il y a apparence (l’histoire n’en dit pourtant rien) que la bonne fée, pendant un si long sommeil, lui avait procuré le plaisir de beaux rêvesle plaisir des songes agréables. Enfin il y avait quatre heures qu’ils se parlaient, et ils ne s’étaient pas encore dit la moitié des choses qu’ils avaient à se dire.
Pendant ce temps, tout le palaisCependant tout le palais s’était réveillé avec la princesse : chacun pensait à reprendre son travailchacun songeait à faire sa charge, et comme ils n’étaient pas tous amoureux, ils mouraient de faim. La dame d’honneur, pressée comme les autres, s’impatienta, et dit tout haut à la princesse que le repas était servila viande était servie. Le prince aida la princesse à se lever ; elle était tout habillée et fort magnifiquement ; mais il se garda bien de lui dire qu’elle était habillée comme ma grand-mèrema mère-grand, et qu’elle avait un grand col raideun collet monté ; elle n’en était pas moins belle.
Ils passèrent dans un salon de miroirs, et y soupèrent, servis par les officiers de la princesse. Les violons et les hautbois jouèrent de vieilles pièces, mais excellentes, même si on ne les jouait plus depuis près de cent ans.quoiqu’il y eût près de cent ans qu’on ne les jouât plus ; Après le souper,et après souper, sans perdre de temps, le grand aumônier les maria dans la chapelle du château, et la dame d’honneur leur tira le rideau. Ils dormirent peu : la princesse n’en avait pas grand besoin, et le prince la quitta, dès le matin, pour retourner à la ville, où son père devait s’inquiéter pour luidevait être en peine de lui.
Le prince lui dit qu’en chassant il s’était perdu dans la forêt, et qu’il avait couché dans la hutte d’un charbonnier, qui lui avait fait manger du pain noir et du fromage. Le roi son père, qui était un homme bon et simplequi était un bonhomme, le crut ; mais sa mère n’en fut pas bien persuadée, et voyant qu’il allait presque tous les jours à la chasse, et qu’il avait toujours une raison en main pour s’excuser, quand il avait couché deux ou trois nuits dehors, elle fut certaine qu’il avait une amourette.elle ne douta plus qu’il n’eût quelque amourette ; Il vécut en effet avec la princessecar il vécut avec la princesse plus de deux ans entiers, et en eut deux enfants, dont le premier, qui fut une fille, fut nommée l’Aurore, et le second un fils qu’on nomma le Jour, parce qu’il paraissait encore plus beau que sa sœur. La reine dit plusieurs fois à son fils, pour le faire parlerpour le faire expliquer, qu’il fallait se contenter dans la vie ; mais il n’osa jamais lui confier son secretse fier à elle de son secret : il la craignait même s’il l’aimaitil la craignait quoiqu’il l’aimât, car elle était de race ogresse, et le roi ne l’avait épousée qu’à cause de sa grande richesseses grands biens. On disait même tout bas à la cour qu’elle avait les inclinations des ogres et qu’en voyant passer de petits enfants, elle avait toutes les peines du monde à se retenir de se jeter sur eux ; ainsi le prince ne voulut jamais rien dire.
Mais quand le roi fut mort, ce qui arriva au bout de deux ans, et que le prince devint roiqu’il se vit le maître, il déclara publiquement son mariage, et alla en grande cérémonie chercher sa femme, devenue reine,quérir la reine sa femme dans son château. On lui fit une entrée magnifique dans la ville capitale, où elle entra au milieu de ses deux enfants.
Quelque temps après, le roi alla faire la guerre à l’empereur Cantalabutte, son voisin. Il confia le gouvernement du royaume à sa mère et lui recommanda de bien veiller sur sa femme et ses enfants.Il laissa la régence du royaume à la reine sa mère, et lui recommanda fort sa femme et ses enfants : Il devait faire la guerre tout l’été. Dès qu’il fut parti,il devait être à la guerre tout l’été ; et dès qu’il fut parti, la reine mère envoya sa belle-fillesa bru et ses enfants à une maison de campagne dans les bois, pour pouvoir plus facilementpour pouvoir plus aisément assouvir son horrible envie. Elle y alla quelques jours après, et dit un soir à son maître d’hôtel : « Je veux manger demain à mon dîner la petite Aurore. — Ah ! madame, dit le maître d’hôtel… — Je le veux, dit la reine (et elle le dit d’un ton d’ogresse qui a envie de manger de la chair fraîche), et je la veux manger à la sauce Robert. »
Ce pauvre homme, voyant bien qu’il ne fallait pas plaisanter avec une ogressese jouer à une ogresse, prit son grand couteau et monta à la chambre de la petite Aurore.la chambre de la petite Aurore : Elle avait alors quatre anselle avait pour lors quatre ans, et vint en sautant et en riant se jeter à son cou, et lui demander des bonbonslui demander du bonbon. Il se mit à pleurer : le couteau lui tomba des mains, et il alla dans la basse-cour couper la gorge à un petit agneau, et lui fit une si bonne sauce que sa maîtresse l’assura qu’elle n’avait jamais rien mangé de si bon. Il avait emporté en même temps la petite Aurore, et l’avait donnée à sa femme, pour la cacher dans le logement qu’elle avait au fond de la basse-cour.
Huit jours après, la méchante reine dit à son maître d’hôtel : « Je veux manger à mon souper le petit Jour. » Il ne répliqua pas, résolu de la tromper comme l’autre fois. Il alla chercher le petit Jour, et le trouva avec un petit fleuret à la main, pour s’exercer à l’escrime face à un gros singedont il faisait des armes avec un gros singe ; il n’avait pourtant que trois ans. Il le porta à sa femme qui le cacha avec la petite Aurore, et donna, à la place du petit Jour, un petit chevreau fort tendre, que l’ogresse trouva admirablement bon.
Cela était fort bien allé jusque-là ; mais un soir cette méchante reine dit au maître d’hôtel : « Je veux manger la reine à la même sauce que ses enfants. » Ce fut alors que le pauvre maître d’hôtel perdit l’espoir de pouvoir encore la tromperdésespéra de la pouvoir encore tromper. La jeune reine avait vingt ans passés, sans compter les cent ans qu’elle avait dormi : sa peau était un peu dure, quoique belle et blanche ; comment trouver, parmi les animaux du domaine, une bête à la chair aussi dureet le moyen de trouver, dans la ménagerie, une bête aussi dure que cela ? Il prit la résolution, pour sauver sa vie, de couper la gorge à la reine, et monta dans sa chambre avec l’intention de la tuer d’un seul coupdans l’intention de n’en pas faire à deux fois. Il cherchait à se mettre en fureur et entra,Il s’excitait à la fureur, entra, le poignard à la main, dans la chambre de la jeune reine ; il ne voulut pourtant pas la prendre par surpriseil ne voulut pourtant point la surprendre et il lui dit avec beaucoup de respect l’ordre qu’il avait reçu de la reine mère. « Faites votre devoir, lui dit-elle, en lui tendant le cou, exécutez l’ordre qu’on vous a donné ; j’irai revoir mes enfants, mes pauvres enfants que j’ai tant aimés ! » Car elle les croyait morts, depuis qu’on les avait enlevés sans lui rien dire.
« Non, non, madame, lui répondit le pauvre maître d’hôtel tout attendri, vous ne mourrez pas, et vous reverrez bien vos enfantsvous ne mourrez point et vous ne laisserez pas d’aller revoir vos enfants ; mais ce sera chez moi où je les ai cachés, et je tromperai encore la reine en lui faisant manger une jeune biche en votre place. » Il la mena aussitôt à sa chambre, où, la laissant embrasser ses enfants et pleurer avec eux, il alla cuisiner une bicheil alla accommoder une biche, que la reine mangea à son souper avec le même appétit que si cela avait étési c’eût été la jeune reine ; elle était bien contente de sa cruauté, et elle se préparait à dire au roi, à son retour, que les loups enragés avaient mangé la reine sa femme et ses deux enfants.
Un soir qu’elle rôdait comme à son habitudeà son ordinaire dans les cours et basses-cours du château pour y flairer de la viande fraîchepour y halener quelque viande fraîche, elle entendit dans une salle le petit Jour qui pleurait, parce que la reine sa mère voulait le faire fouetter pour sa méchanceté.le voulait faire fouetter, à cause qu’il avait été méchant : Elle entendit aussi la petite Auroreet elle entendit aussi la petite Aurore qui demandait pardon pour son frère. L’ogresse reconnut la voix de la reine et de ses enfants, et, furieuse d’avoir été trompée, elle ordonna dès le lendemain matin, d’une voix épouvantable qui faisait trembler tout le monde, qu’on apporte une grande cuve au milieu de la cour. Elle la fit remplir de vipères, de crapauds, de couleuvres et de serpents. Elle voulait y faire jeter la reine et ses enfants, le maître d’hôtel, sa femme et sa servante.elle commanda dès le lendemain matin, avec une voix épouvantable qui faisait trembler tout le monde, qu’on apportât au milieu de la cour une grande cuve, qu’elle fit remplir de vipères, de crapauds, de couleuvres et de serpents, pour y faire jeter la reine et ses enfants, le maître d’hôtel, sa femme et sa servante : Elle avait donné l’ordre de les amenerelle avait donné l’ordre de les amener les mains liées derrière le dos.
Ils étaient là, et les bourreaux se préparaient à les jeter dans la cuve, lorsque le roi, qu’on n’attendait pas si tôt, entra dans la cour à cheval ; il avait voyagé très vite en changeant de chevaux aux relaisil était venu en poste, et demanda, tout étonné, ce que voulait dire cet horrible spectacle. Personne n’osait le lui expliquerl’en instruire, quand l’ogresse, enragée de voir ce qu’elle voyait, se jeta elle-même la tête la première dans la cuve, et fut dévorée en un instant par les vilaines bêtes qu’elle y avait fait mettre. Le roi en fut malgré tout peinéLe roi ne laissa pas d’en être fâché ; elle était sa mère ; mais il s’en consola bientôt avec sa belle femme et ses enfants.
Moralité
Attendre quelque temps pour avoir un époux,
Riche, bien fait, galant et doux,
La chose est assez naturelle ;
Mais l’attendre cent ans, et toujours en dormant,
On ne trouve plus de femmeOn ne trouve plus de femelle,
Qui dormirait si tranquillement.Qui dormît si tranquillement.
L’histoire semble encore vouloir nous faire comprendreLa fable semble encor vouloir nous faire entendre,
Que souvent les doux liens du mariage,Que souvent de l’hymen les agréables nœuds,
Même retardés, n’en sont pas moins heureux,Pour être différés, n’en sont pas moins heureux,
Et qu’on ne perd rien pour attendre.
Mais les femmes, avec tant d’ardeur,Mais le sexe, avec tant d’ardeur,
Aspirent à la fidélité du mariage,Aspire à la foi conjugale,
Que je n’ai pas la force ni le cœur,
De leur prêcher cette morale.De lui prêcher cette morale.