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Ghosts and spiritsMagical objectsRiddles and secrets

Le Pêcheur et le Génie

Un vieux pêcheur lance son filet, mais ne remonte que des prises inutiles. Il finit par trouver un vase bien fermé et l’ouvre, en espérant qu’il contient quelque chose de précieux. Un génie immense en sort et, au lieu de remercier celui qui l’a libéré, menace de le tuer ! Dans ce récit des Mille et Une Nuits, le pêcheur devra réfléchir très vite pour affronter un adversaire beaucoup plus puissant que lui.

Isfahan Gazel

Mulla Uthman al-Mawsili
Text version

Histoire du pêcheur avec l’éfrit

Il m’est parvenu, ô Roi fortuné, qu’il y avait un pêcheur, homme très âgéhomme très avancé en âge, marié, père de trois enfants, et très pauvretrès pauvre de son état.

Il avait coutume de jeter son filet quatre fois par jour, rien de plus. Or, un jour d’entre les jours, à l’heure de midi, il alla au bord de la mer, déposa son panier, jeta son filet, et patienta jusqu’à ce que le filet repose au fond de l’eaujusqu’à ce que le filet allât reposer au fond de l’eau. Alors il rassembla les fils, et trouva le filet très lourdfort pesant, et ne réussit pas à le tirer à lui. Il porta alors le bout à terre, et l’attacha à un pieu enfoncé en terre. Puis il se dévêtit, plongea dans l’eau autour du filet, et continua à se débattre jusqu’à l’avoir fait sortirne cessa de se débattre qu’il ne l’eût fait sortir. Il se réjouit, se rhabilla, et, s’étant approché du filet, il y trouva un âne mort. À cette vue, il se désola, et dit : « Il n’y a de puissance et de force qu’en Allah le Très-Haut, le Tout-Puissant ! » Puis il dit : « Mais, en vérité, ce don d’Allah est étonnant ! » Et il récita ce vers :

Ô plongeur ! tu roules dans les ténèbres de la nuit et la perdition, aveuglément ! Va, cesse les travaux pénibles ; car la Fortune n’aime pas le mouvement !

Puis il retira le filet, en fit sortir l’eau, et lorsqu’il eut fini de l’essoreren exprima l’eau, et lorsqu’il eut fini de l’exprimer, il étendit ce filet. Puis il descendit dans l’eau et dit : « Au nom d’Allah ! » et jeta de nouveau le filet dans l’eau, et attendit que le filet ait touché le fondattendit que le filet eût touché le fond ; il essaya alors de le retirer, mais il constata que le filet était très lourdfort pesant et restait encore plus accroché au fondadhérait encore plus au fond que la première fois. Aussi crut-il que c’était du gros poisson. Il attacha alors le filet à terre, se dévêtit, plongea, et fit tant d’efforts qu’il le retirafit tant qu’il le retira ; et, l’ayant porté sur le rivage, il y trouva une jarre énorme remplie de boue et de sable. À cette vue, il se lamenta et récita quelques vers :

Ô caprices du sortvicissitudes du sort, assez ! Et prenez les humains en pitié !

Quelle tristesse ! Sur la terre, nulle récompense n’est égale au mérite et n’est digne de l’action.

Des fois, je sors de ma maison pour, naïvement, chercher la Fortune. Et on m’apprend qu’il y a longtemps que la Fortune est morte.

Misère ! est-ce ainsi, ô Fortune, qu’à l’ombre tu relègues les sages pour laisser les sots gouverner le monde ?…

Puis il jeta la jarre loin de lui, tordit le filet, le nettoya, demanda pardon à Allah pour son mouvement de révolte, et revint vers la mer une troisième fois ; il jeta le filet, attendit que le filet ait atteint le fondattendit que le filet eût atteint le fond et, l’ayant retiré, il y trouva des pots cassés et des verres en morceaux. À cette vue il récita encore un vers d’un poète :

Ô Poète, le vent de la fortune ne soufflera jamais de ton côtéle vent de la fortune jamais de ton côté ne soufflera ! Ignores-tu, naïf, que ni ta plume de roseau ni les lignes harmonieuses de l’écriture ne t’enrichiront jamais ?…

Et, levant la tête au ciel, il s’écria : « Allah ! Tu le sais ! je ne jette mon filet que quatre fois. Or, voici que je l’ai déjà jeté trois fois ! » Après cela, il invoqua encore une fois le nom d’Allah, et jeta son filet dans la mer, et attendit qu’il repose au fondattendit qu’il reposât au fond. Et cette fois, malgré tous ses efforts, il ne réussit point à retirer le filet, qui s’accrochait encore davantage aux roches du fond. Alors il s’écria : « Il n’y a de force et de puissance qu’en Allah ! » Puis il se dévêtit, plongea tout autour du filet et se mit à manœuvrer jusqu’à l’avoir dégagé et ramené à terrejusqu’à ce qu’il l’eût dégagé et ramené à terre. Il l’ouvrit et y trouva, cette fois, un grand vase de cuivre jaune, plein et intact ; son ouvertureson embouchure était scellée avec du plomb portant l’empreinte du sceau de notre seigneur Soleïman1, fils de Daoud. À cette vue le pêcheur se réjouit beaucoup, et se dit : « Voilà une chose que je vendrai dans le souk2 des chaudronniers, car cela vaut bien au moins dix dinars d’or ! » Il essaya alors de secouer le vasefaire ballotter le vase, mais il le trouva trop lourdtrop pesant, et il se dit : « Il me faut absolument l’ouvrir et voir son contenu, que je mettrai dans mon sac ; et je vendrai ensuite le vase au souk des chaudronniers. » Il prit alors son couteau et s’en servit jusqu’à avoir retiré le sceau de plombse mit à manœuvrer jusqu’à ce qu’il eût descellé le plomb ; il renversa alors le vase et le secoua pour verser son contenu par terre. Mais rien ne sortit du vase, si ce n’est une fumée qui monta jusqu’à l’azur du ciel et se déroula à la surface du sol. Et le pêcheur fut prodigieusement étonné. Puis la fumée sortit entièrement, se condensa, se secoua et devint un éfrit dont la tête touchait aux nuages et les pieds traînaient dans la poussière. La tête de cet éfrit était comme une coupole, ses mains comme des fourches, ses pieds comme des mâts, sa bouche comme une caverne, ses dents comme des cailloux, son nez comme une cruchecomme une gargoulette, ses yeux comme deux torches ; ses cheveux étaient en désordre et couverts de poussièreen désordre et poudreux. À la vue de cet éfrit, le pêcheur fut épouvanté, ses muscles tremblèrent, ses dents se serrèrent violemment, sa salive sécha, et ses yeux s’aveuglèrent à la lumière.

Illustration

Lorsque l’éfrit vit le pêcheur, il s’écria : « Il n’y a point d’autre Dieu qu’Allah, et Soleïman est le prophète d’Allah ! » et, s’adressant au pêcheur, il lui dit : « Et toi, ô grand Soleïman, prophète d’Allah, ne me tue pas, car jamais plus je ne te désobéirai et ne me révolterai contre tes ordresne me mutinerai contre tes ordres ! » Alors le pêcheur lui dit : « Ô géant rebelle et audacieux, tu oses dire que Soleïman est le prophète d’Allah ! D’ailleurs Soleïman est mort depuis déjà mille huit cents ans, et nous sommes à la fin des temps ! Quelle est donc cette histoire ? Et que racontes-tu là ? Et pourquoi es-tu entré dans ce vasequelle est la cause de ton entrée dans ce vase ? » À ces paroles, le géniele genni dit au pêcheur : « Il n’y a d’autre Dieu qu’Allah ! Laisse-moi t’annoncer une bonne nouvelle, ô pêcheur ! » Le pêcheur dit : « Et que vas-tu m’annoncer ? » Il répondit : « Ta mort ! Et à cette heure même, et de la plus terrible façon ! » Le pêcheur répondit : « Tu mérites pour cette nouvelle, ô lieutenant des afarit3, que le ciel te retire sa protection ! Et puisse-t-il t’éloigner de nous ! Pourquoi donc veux-tu ma mort ? Et qu’ai-je fait pour mériter la mort ? Je t’ai délivré du vase, je t’ai sauvé de ce long séjour dans la mer et je t’ai ramené sur la terre ! » Alors l’éfrit dit : « Réfléchis et choisis la mort que tu préfères, la façon dont tu veux être tuéPèse et choisis l’espèce de mort que tu préfères et la façon dont tu aimes le mieux être tué ! » Le pêcheur dit : « Quel est mon crime pour mériter une telle punition ? » L’éfrit dit : « Écoute mon histoire, ô pêcheur. » Le pêcheur dit : « Parle ! et abrège ton discours, car d’impatience mon âme est sur le point de sortir de mon pied ! » L’éfrit dit :

« Sache que je suis un génieun genni rebelle ! Je m’étais révoltéJe m’étais mutiné contre Soleïman, fils de Daoud. Mon nom est Sakhr El-Genni ! Et Soleïman envoya vers moidépêcha vers moi son vizir Assef, fils de Barkhia, qui m’emmena, malgré mes efforts, et me conduisit devant Soleïmanme conduisit entre les mains de Soleïman. Et mon nez en ce moment-là devint bien humble. À ma vue, Soleïman invoqua Allah et m’ordonna d’adopter sa religion et de me soumettre à son autoritéfit sa conjuration à Allah, et m’enjoignit d’embrasser sa religion et d’entrer sous son obédience. Mais moi, je refusai. Alors il fit apporter ce vase et m’y emprisonna. Puis il le scella avec du plomb et y imprima le nom du Très-Haut. Puis il donna ses ordres aux génies fidèlesgenn fidèles, qui m’enlevèrent sur leurs épaules et me jetèrent au milieu de la mer. Je séjournai cent ans au fond de l’eau, et je disais en mon cœur : « J’enrichirai éternellement celui qui me délivrera ! » Mais les cent années passèrent et personne ne me délivra. Quand j’entrai dans la seconde période de cent années, je me dis : « Je découvrirai et donnerai les trésors de la terre à celui qui me délivrera ! » Mais personne ne me délivra. Et quatre cents années s’écoulèrent, et je me dis : « J’accorderai trois choses à celui qui me délivrera ! » Mais personne ne me délivra ! Alors je me mis dans une effroyable colère, et je dis en mon âme : « Maintenant je tuerai celui qui me délivrera, mais je lui accorderai le choix de sa mort ! » C’est alors que toi, ô pêcheur, tu vins me délivrer. Et je t’accordai de choisir ton genre de mort !

Illustration

À ces paroles de l’éfrit, le pêcheur dit : « Ô Allah ! quelle chose prodigieuse ! Il a fallu que ce soit justement moi qui l’aie délivréIl a fallu que ce fût juste moi qui l’aie délivré ! Ô éfrit, fais-moi grâce et Allah te le rendra ! Mais, si tu me fais périr, Allah enverra quelqu’un contre toiAllah te suscitera quelqu’un pour te faire périr à ton tour. » Alors l’éfrit lui dit : « Mais si je veux te tuer, c’est justement parce que tu m’as délivré ! » Et le pêcheur dit : « Ô cheikh des afarit, est-ce ainsi que tu me rends le mal pour le bien ! Aussi le proverbe ne ment point ! » Et le pêcheur récita des vers sur ce sujet :

Veux-tu goûter à l’amertume des choses ? — sois bon et serviable.

Oui, je te le jure sur ma vie ! les criminelsles scélérats ignorent toute gratitude.

Si tu le veux, essaie ! Et ton sort sera celui de la pauvre Magir, mère d’Amer !

Mais l’éfrit lui dit : « Assez de paroles inutilesAssez abuser des paroles ! Sache qu’il me faut absolument ta mort ! » Alors le pêcheur se dit en lui-même : « Moi, je ne suis qu’un homme, et lui est un génieun genni ; mais Allah m’a donné un esprit solideune raison bien assise ; aussi je vais préparer un plan pour le perdre, une ruse de mon inventionje vais arranger une combinaison pour le perdre, un stratagème de ma finesse. Et je verrai bien si lui, à son tour, pourra combiner quelque chose avec sa malice et son astuce. » Alors il dit à l’éfrit : « As-tu vraiment décidé ma mort ? » L’éfrit répondit : « N’en doute point. » Alors il dit : « Par le nom du Très-Haut, qui est gravé sur le sceau de Soleïman, je te supplie de répondre sincèrementje te conjure de répondre avec vérité à ma question ! » Quand l’éfrit entendit le nom du Très-Haut, il fut très ému et très frappé, et répondit : « Tu peux me questionner et je te répondrai sincèrementje te répondrai avec vérité. » Alors le pêcheur dit : « Comment as-tu pu être contenu tout entier dans ce vase qui peut à peine contenir ton pied ou ta mainton pied ou la main ? » L’éfrit dit : « Est-ce que, par hasard, tu douterais de la chose ? » Le pêcheur répondit : « En effet, je ne le croirai jamais, à moins de te voir de mon propre œil entrer dans le vase ! »

— Mais à ce moment Schahrazade vit apparaître le matin, et cessa les paroles permises.

Elle dit :

Il m’est parvenu, ô Roi fortuné, que, lorsque le pêcheur dit à l’éfrit : « Je ne te croirai jamais, à moins de t’y voir de mon propre œil ! » l’éfrit s’agita, se secoua et redevint une fumée qui monta jusqu’au cieljusqu’au firmament, se condensa et commença à entrer dans le vase, petit à petit, jusqu’à la fin. Alors le pêcheur prit rapidement le couvercle de plomb empreint du sceau de Soleïman et en boucha l’ouverture du vaseen obstrua l’orifice du vase. Puis il appela l’éfritPuis il héla l’éfrit et lui dit : « Hé ! réfléchis bien et choisis la mort que tu préfèresestime et pèse le genre de mort dont tu préfères mourir, sinon je vais te jeter à la mer, et je me bâtirai une maison sur le rivage, et j’empêcherai quiconque de pêcher, en disant : Ici il y a un éfrit ; délivré, il voudra tuer son libérateur et lui énumérera les variétés de mort pour lui en laisser le choix ! » Quand l’éfrit entendit les paroles du pêcheur, il essaya de sortir, mais il ne le put ; et il vit qu’il était emprisonné, avec, au-dessus de lui, le sceau de Soleïman. Il comprit alors que le pêcheur l’avait enfermé dans le cachot contre lequel ni les plus faibles ni les plus puissants des afarit ne peuvent rienne peuvent prévaloir ni les plus faibles ni les plus puissants parmi les afarit ! Et, comprenant que le pêcheur le portait du côté de la mer, il dit : « Non ! non ! » Et le pêcheur dit : « Il faut ! oh ! il faut ! » Alors le géniele genni commença à adoucir ses parolescommença à adoucir ses termes ; il se soumit et dit : « Ô pêcheur, que vas-tu faire de moi ? » Il dit : « Te jeter à la mer ! Car, si tu y as séjourné mille huit cents ans, moi je vais t’y enfermer jusqu’à l’heure du jugementje vais t’y fixer jusqu’à l’heure du jugement ! Car ne t’ai-je pas supplié de m’épargner pour qu’Allah t’épargne ? Et de ne pas me tuer pour qu’Allah ne te tue pasne t’ai-je pas prié de me conserver pour qu’Allah te conservât ? et de ne pas me tuer pour qu’Allah ne te tuât point ? Or, tu as repoussé ma prière, et tu as agi en crimineltu as agi avec scélératesse ! Aussi Allah t’a livré entre mes mains. Et je n’ai nul remords de te trahir ! » Alors l’éfrit dit : « Ouvre-moi le vase et je te comblerai de bienfaits ! » Il répondit : « Tu mens, ô maudit ! D’ailleurs, entre toi et moi, il se passe exactement ce qui s’est passé entre le vizir du roi Iounane et le médecin Rouiane ! »

Et l’éfrit dit : « Mais qu’étaient le vizir du roi Iounane et le médecin Rouiane ? Et quelle est cette histoire ? »