Le Renard qui marie sa fille
Kung accepte un défi : passer la nuit dans une maison que tout le monde croit hantée. Il s’installe seul et fait semblant de dormir quand des inconnus arrivent. Un vieillard lui annonce alors qu’une noce va avoir lieu…
La ville de Li-Ch'êng 1 a donné le jour à un homme d'État 2. Ses débuts avaient été difficiles. Fort pauvre dans sa jeunesse, il était doué d'une énergie peu commune et d'un esprit hardi et aventureux.
Au milieu de la ville se trouvait une très vieille maison, couvrant un terrain considérable 3 de ses nombreuses constructions. Ilconstructions ; il s'y passait, disait-on, des choses surnaturelles. Inhabitée depuis longtemps, elle avait été envahie par les mauvaises herbes 4. Même en plein jour, personne n’aurait osé y pénétrer. Or, un soir que Kung buvaitsurnaturelles ; inhabitée depuis longtemps, les mauvaises herbes 4 l'avaient envahie ; en plein jour même, personne n'eût osé y pénétrer ; or, un soir que Kung était à boire avec des amis, l'un d'eux dit en plaisantant :
— Si quelqu'un avait le courage de passer une nuit là-dedans, nous devrions nous cotiser et lui offrir en commun un superbe banquet.
En un instant Kung fut sur ses pieds et dit :
— Qu’est-ce qu’il y a là de difficile ? JeQu'est-ce qu'il y a là de difficile, je prends ma natte et j'y vais.
Tous l'accompagnèrent jusqu’à la maison hantée. Ils lui proposèrent d’attendre devant la porte : il pourrait lesjusqu'à la maison hantée, ils lui proposèrent d'attendre devant la porte, il pourrait appeler en cas de besoin. Il les remercia, mais promit de rapporter une preuve matérielle s’il y avait quelque diablerie. Puiss'engagea s'il y avait quelque diablerie, à en rapporter une preuve matérielle, puis il entra. Il vit alors un énorme cyprès, puis un enchevêtrement inextricable de grandes armoises 5. On était à ce moment au premier quartier de la lune, et le mince filet de l'astre donnait une pâle lumière d’un jaune sale. Il distingua ainsi une porte. Après avoir marché assez longtemps à tâtons, il arriva enfin au bâtiment principal. Ild'un jaune sale ; il distingua ainsi une porte ; marchant assez longtemps à tâtons, il arriva enfin au corps du logis principal, il trouva l'escalier et monta jusqu'à la plateforme. Là, au moins, on voyait clair. Il s’y arrêta avec plaisir. À l’ouestclair, il s'y arrêta avec plaisir ; à l'ouest, il voyait la lune et découvrait les monts Hsien, qui dessinaient une mince bande sur l’horizon. Il resta longtemps assis là sans rien voir d’étrange. Intérieurement, il riait des rumeurs et des contes répandus dans la ville. Finalementprofilant une mince bande sur l'horizon ; longtemps il resta là assis sans rien voir d'étrange et, en dedans, il riait des on-dit et des contes répandus par la ville ; finalement il étendit sa natte par terre, se fit un oreiller d'une pierre et s'allongea, contemplant au-dessus de lui le Bouvier et la Fileuse. UneFileuse ; une douce torpeur le gagna petit à petit. Il perçut néanmoins à l'étage inférieur un bruit léger de pas qui montaient vers lui. Il entrouvrit un œillui ; il entr'ouvrit un œil, et vit un homme, vêtu de bleu, qui cherchait à ranimer la mèche d'une lanterne en forme de fleur de lotus. Lorsque les yeux de cet homme tombèrent sur Kung, il fut saisi d'effroi et recula jusqu'à l'entrée, en disant à quelqu'un derrière lui :
— Il y a ici un homme vivant.
Une voix venant de l'escalier demanda qui c'était :
— Je n'en sais rien, dit l’homme en bleu.l'homme en bleu ;
Alors un vieillard parut en haut de l’escalier. Il vint l’examineralors parut en haut de l'escalier un vieillard qui vint l'examiner avec soin, puis dit :
— Ah ! Je sais qui c’est. Maisje sais qui c'est, mais il dort à poings fermés, je peux très bien faire ce que j'ai à faire.
Kung, parfaitement maître de lui-même, ne bronchait pas. Letrès maître de lui-même, ne bronchait pas, le vieillard et son compagnon ouvrirent une porte et disparurent. Après un certain temps il y eut de nombreuses allées et venues. La pièce qui donnait sur la plateforme était magnifiquement éclairée. Kung osa tourner la tête. Mais la fraîcheur de la nuit le fit éternuer et tousserse produisit de nombreuses allées et venues ; dans l'appartement qui donnait sur la plate-forme, on voyait un superbe éclairage ; Kung s'enhardit à tourner la tête ; mais par l'effet de la fraîcheur de la nuit, il éternua et toussa plusieurs fois. Comprenant à ce bruit que Kung devait s’êtreau bruit, que Kung devait s'être réveillé, le vieillard sortit de l'appartement, s'agenouilla et dit :
— Seigneur, j’ai une fille qui va se marier. Ellej'ai une fille qui va se marier ; elle doit venir ici d'un moment à l'autre pour la cérémonie et il serait contraire aux usages que tu sois la première personne qu’elle voie dans la maison. J’espèrefusses la première personne qu'elle vît dans la maison ; j'espère que tu voudras bien ne pas t'offenser de ce que je viens de dire.
Kung se leva et suivit le vieillard tout en s’excusant de ne pas l’avoir félicité : il ignorait cet heureux événement.lui faisant ses excuses de ne l'avoir pas félicité d'un heureux événement qu'il ignorait. Le vieillard l’invita alors à honorer la cérémonie de sa présence, qui ne pouvait être que d’un bon présage.l'invita alors à vouloir bien honorer la cérémonie de sa présence qui ne pouvait être que d'un heureux augure. Kung, en homme bien élevéappris, lui témoigna une vive gratitude et entra avec lui dans la pièce. Regardant autour de lui, il fut émerveillé de l’élégance et du goût de l’installation. Ill'appartement ; jetant les yeux autour de lui, il fut émerveillé de l'élégance et du goût de l'installation ; il vit là une dame d'une quarantaine d'années :
— J'ai l'honneur de vous présenter monma stupideExplication : Cette expression est une formule ancienne d’humilité, expliquée par la note du traducteur. Le mot dépréciatif est adouci pour les enfants, tout en conservant la présentation de son épouse. épouse 1.
Kung salua respectueusement. Bientôt une agréable musique frappa son oreille : c’était un orchestre de shêng, des orgues à bouche chinois à plusieurs tuyaux. La musique était gaie et alerte et se rapprochait en montant l’escalier. Quand elle fut tout près; c'était un orchestre de Shêng ; la musique en était gaie et alerte, le son se rapprochait en montant l'escalier ; quand il fut tout proche, le vieillard allase porta à sa rencontre, tandis que Kung gagnait la place qui lui était assignée. Bientôt apparut un cortège de gens portant des lanternes de gaze et entourant la fiancée. Celle-ci pouvait avoir dix-sept à dix-huit ans. Elle avait une allure très élégante et, autant qu’on pouvait en juger d’un rapide coup d’œil, un visage merveilleusement beau. Songaze, ils entouraient la fiancée ; celle-ci pouvait avoir dix-sept à dix-huit ans, d'une tournure très élégante, elle était de plus, autant qu'on pouvait en juger, d'un rapide coup d'œil, merveilleusement belle de figure ; son père la prévint qu'il y avait un étranger et qu’elle devaitqu'elle eut à faire les saluts d'usage avant de se trouver en face de lui. Kung se conforma de son côté au cérémonial habituel. Puis ce fut le tour du gendre, qui se confondit en politesses. Chacunlui ; Kung de son côté se conforma au cérémonial habituel, puis ce fut le tour du gendre qui se confondit en politesses et chacun prit sa place, la fiancée restant dissimulée derrière un rideau. Des servantes, richement vêtues, entrèrent ensuite apportant le repas de noce : les boissons et les mets les plus recherchés étaient en abondance, les bols de jaspe et les coupes d'or resplendissaient sur la table brillamment éclairée. Bientôt l’eau-de-vie circula. Leéclairée ; bientôt l'eau-de-vie circula, le père appela alors les servantes pour leur dire d'amener leur jeune maîtresse ; après quelques échanges de paroles selon les usages, il tira le rideau. La fiancée apparut entourée de ses femmes, jeunes et vieilles, artistement groupées. Saconventionnels de paroles, il tira le rideau et la fiancée apparut entourée de ses femmes, jeunes et vieilles, artistement groupées ; sa ceinture de pierreries faisait un joyeux cliquetis. Toutecliquetis, toute sa personne répandait un délicieux parfum d'orchidées et de musc. Son père lui commanda de saluer et d'aller prendre place à côté de sa mère. Kung profita de cet instant pour mieux lala mieux regarder. Sous l'échafaudage savant de sa riche coiffure, il vit des traits et un teint merveilleux qui lui produisirent une impression profonde. ÀA ce moment on remit aux invités d'admirables coupes en or d’une très grande contenanced'une rare capacité. Kung se rappela qu'il s'était engagé à rapporter une preuve matérielle de ses aventures et, jugeant l'occasion propice, il dissimula sa coupe dans sa manche 1. Puis, feignant l’ivresse, il se laissa glisser par terre et fit semblant de dormir. Les1 ; puis, feignant l'ivresse, il se laissa glisser par terre et fit semblant de dormir ; les assistants dirent simplement :
— On dirait que Kung a trop bu.est gris
Et on le laissa tranquille. Peu après, il entendit les époux prendre congé. La musique retentit de nouveau. Les invités s’éloignèrent pêle-mêle, descendirent l’escalier,et le laissèrent en repos ; peu après il entendit les époux prendre congé, la musique retentit de nouveau, les invités s'éloignèrent pêle-mêle, descendirent l'escalier et le calme revint. Le vieillard mit de l'ordre dans l'appartement et s’aperçut qu’il lui manquait une coupe. Il la chercha en vain dans tous les coins.s'aperçut qu'il lui manquait une coupe, il la chercha en vain dans tous les coins ; Kung comprit que son hôte le soupçonnait bien d'être l'auteur du larcin, mais il se garda avec soin de bouger. Lorsqu'il n'entendit plus aucun bruit ni à l'intérieur ni à l'extérieur, il ouvrit les yeux avec précaution, regarda autour de lui et, se voyant seul, se leva. Il faisait encore très noir. Les parfums puissants, mêlés à l’odeur du festin, imprégnaient toute la salle. Mais à l’est, le ciel blanchissait : son pari était donc gagné. Ilet se voyant seul se leva ; il faisait encore très noir, les parfums violents mêlés à l'odeur du festin imprégnaient toute la salle ; mais à l'est le ciel blanchissait, son pari était donc gagné et il sortit tranquillement. En tâtant sa manche il sentit que la coupe y était toujours et allègrement il gagna la porte de sortie. Là, il trouva ses amis réunis, très impatients d’avoir des détails. Il leur montra la coupe. Comme un pauvre étudiant n’aurait pas possédé d’ordinaire un objet aussi précieux,sortie ; là il trouva ses amis réunis, très anxieux d'avoir des détails, il leur montra la coupe, et comme un objet aussi précieux ne pouvait être en la possession habituelle d'un pauvre étudiant, ils furent convaincus.
Longtemps après, notre héros ayant été reçu docteur fut nommé à un poste élevé dans une importante sous-préfecture. Dans cette ville, vivait un riche bourgeois nommé Chu, d'une très bonne et ancienne famille du pays. Un jour, il invita Kung à un repas dans sa maison et dit à une servante d’apporter les grands verres. Elle tarda à revenir, puis s’entretint à voix basse avec son maître, qui avait l’air fâché. Cette conversation terminée, il tendit à Kung un gobelet d’or et l’invitapays ; celui-ci, traitant un jour Kung dans sa maison, dit à une servante d'apporter les grands verres ; elle fut longue à revenir et s'entretint à voix basse avec son maître qui avait l'air fâché ; ce colloque terminé, il tendit à Kung un gobelet d'or et l'invita à boire. La vue de la coupe frappa immédiatement Kung : elle ressemblait d’une façon surprenante à celle qu’il avait jadis emportée. D’un air détaché, il regarda l’objet et en demanda l’origine.ce dernier, elle ressemblait d'une façon surprenante à celle qu'il avait jadis emportée ; d'un air détaché il regarda l'objet et en demanda l'origine.
— J'en avais huit pareilles, répondit son hôte ; c'est un travail fort ancien et qu’on ne saurait plus exécuter maintenant. Outre leur valeur proprequ'on ne saurait plus exécuter maintenant ; outre leur valeur intrinsèque, ces coupes ont pour moi un grand prix. C’est un souvenir de famille transmis chez nous de père en fils. Aussi ai-je tenu à les faire voir à votre seigneurie. La servante vient de m’annoncer qu’elle n’a pu enprix ; c'est un souvenir de famille transmis chez nous de père en fils, aussi ai-je tenu à les faire voir à votre seigneurie ; la servante vient de me rendre compte qu'elle n'en a pu trouver que sept et pourtant la poussière sur l'écrin semblait bien témoigner qu'on n'y avait point touché depuis une dizaine d’années. Ce vol est inexplicable, et après si longtemps, je ne sais qui en accuser.d'années, ce vol est inexplicable et je ne saurais qui en accuser depuis si longtemps.
Kung se mit à rire et dit :
— Il faut qu’il se soit envolé ! Un objet transmis pendant des siècles, de main en main, ne saurait se perdre. Justement, j’enqu'il se soit envolé ; un objet transmis pendant des siècles, de main en main, ne saurait se perdre ; justement j'en possède un tout pareil que je me ferai un plaisir de vous offrir.
ÀA peine sorti de table il se rendit à son bureau et envoya la coupe à son hôte. Chu l’examina avec soin. Désireux d’avoir la clé de l’énigme, il vint en personne, comme pour remercier le magistrat. KungCelui-ci l'examina avec soin et désireux d'avoir la clef de l'énigme vint en personne, comme pour remercier le magistrat ; celui-ci lui raconta alors toute son aventure, du commencement à la fin. Chu commença à comprendre, car on sait que les Renards peuvent transporter les objets à plusieurs milliers de kilomètresplus de mille lieuesExplication : Halphen donne « plus de mille lieues ». Une lieue vaut environ quatre kilomètres, mais sa valeur a varié. La version modernisée garde cet ordre de grandeur immense, sans prétendre à une distance exacte ni remplacer cette unité française par le li chinois. de distance, mais qu'ils n'osent jamais les garder tout à fait.
Notes de bas de page
1. Li-ch'êng, chef-lieu de département dans la préfecture de Chi-nan, province de Shantung.
2. T'ien-Kuan, (célèbre fonctionnaire), titre des Shang-shu ou présidents du Li-pu, ministère des services civils. « Cet homme d'État s'appelait de son premier prénom Shih-tan et du second T'ang- ch'uan, sous le règne de l'empereur Chia-cheng, de la dynastie des Ming (1527-1567) ; l'année 1540, il fut nommé licencié. En 1547, il fut nommé docteur. Il s’élevalicencié, en 1547, docteur, il s'éleva jusqu'au rang de président du ministère des services civils, et reçut le titre posthume de Wênchuang. » Note de l'auteur.
3. Littéralement, plus de dix mou. — Le mou est une ancienne mesure de surface quiLitt. plus de dix mou. — Le mou vaut 140 pu carrés de 6 pieds chacun ; sa valeur a varié avec le temps et les provinces.
4. P'êng-hao : chrysanthemum coronarium.
5. Hao-ai : Artemisia vulgaris.
1. La politesse chinoise exige que celui qui parle accole des épithètes méprisantes à ce qui lui appartient et élogieuses à ce qui appartient à la personne à laquelle on s’adresse. Ainsi,s'adresse ; ainsi ma maison sera ma froide chaumière, votre maison votre brillant palais. La femme de celui qui parle sera ainsi désignée par une formule dépréciative d’humilité.Fagots d'épines, stupide épouse seront le nom de la femme de l'interlocuteur.Explication : La note continue d’expliquer la formule ancienne d’humilité. La répétition de termes méprisants est adoucie pour les enfants dans le seul mode modernisé.
1. Les manches des vêtements chinois sont très larges. Les chiens pékinois, très à la mode maintenant en Europe, s’appellentlarges, les chiens pékinois, très à la mode maintenant en Europe, s'appellent en chinois chiens de manches, ce qui donne une idée des dimensions de celles-ci.