Sign in

Sign in to OpenClassics for free to save your progress automatically and return to your last passage.

Continue your story?

You have a saved reading position for this text.

Family storiesAmazing transformations

Les Cygnes sauvages

Une méchante reine a transformé les onze frères d’Élisa en cygnes sauvages. La jeune fille part à leur recherche, bien décidée à les aider. Mais pour les sauver, elle devra accomplir un travail douloureux et garder un secret qu’elle ne pourra expliquer à personne. Dans ce conte d’Andersen, une sœur courageuse affronte la magie, la solitude et les soupçons de ceux qui ne comprennent pas ce qu’elle fait.

Nocturne, Op. 9 — No. 3

Frédéric Chopin
Text version

Bien loin d’ici, au pays où s’enfuient les hirondelles quand c’est l’hiver chez nousquand nous avons l’hiver, habitait un roi qui avait onze fils et une fille, Élisa. Les onze frères, qui étaient princes, allaient à l’école avec une décoration sur la poitrineune plaque sur la poitrine et un sabre au côté ; ils écrivaient sur des tablettes d’ordes tables d’or avec des crayons de diamant, et ils apprenaient tout aussi bien, qu’il faille comprendre ou savoir par cœur. On voyait tout de suite qu’ils étaient princesils apprenaient aussi bien, qu’il s’agît de comprendre ou de savoir par cœur, on voyait tout de suite qu’ils étaient princes. Leur sœur Élisa était assise sur un petit tabouret de verre et avait un livre d’images qu’on avait acheté pour la moitié du royaume.

Oh, ces enfants étaient bien traités, mais cela ne devait pas toujours dureril ne devait pas toujours en être ainsi.

Leur père, qui était roi de tout le pays, épousa une reine méchante qui n’aima pas du tout les pauvres enfants ; ils s’en aperçurent dès le premier jour. Il y avait une grande fête au château, et les enfants jouaient à recevoir des visitesils purent s’en apercevoir dès le premier jour; comme il y avait grande fête au château, les enfants jouaient à recevoir des visites ; mais au lieu de leur donner, comme d’habitude, tous les gâteaux et pommes cuites que l’on pouvait trouver, elle ne leur donna que du sable dans une tasse de thé, et leur dit de faire comme si c’était bon.

La semaine suivante elle plaça la petite sœur Élisa chez des paysans à la campagne, et elle raconta bientôt tant de mensonges au roi sur les pauvres princes qu’il ne se soucia plus du tout d’euxelle ne tarda pas à en faire tant accroire au roi sur les pauvres princes, qu’il ne se soucia plus d’eux le moins du monde.

— Envolez-vous dans le monde et débrouillez-vous tout seulsgardez-vous vous-mêmes ! dit la méchante reine ; envolez-vous comme de grands oiseaux, mais sans voix !

Elle ne put cependant pas rendre leur sort aussi affreux qu’elle l’aurait vouluElle ne put cependant pas rendre cela aussi vilain qu’elle l’aurait voulu ; ils devinrent onze superbes cygnes sauvages. Avec un cri étrangeun cri singulier ils s’envolèrent par les fenêtres du château au-dessus du parc et de la forêt.

Très tôt le matin, ils arrivèrent à la maison du paysan, où leur sœur Élisa dormaitCe fut le matin de très bonne heure qu’ils arrivèrent à l’endroit où leur sœur Élisa était couchée et dormait dans la maison du paysan ; ils planèrent au-dessus du toit, tournèrent leurs longs cous, et battirent des ailes, mais personne ne le vit ni ne l’entendit; ils durent repartir, volant haut près des nuages, loin dans le vaste monde ; ils volèrent ainsi dans une grande forêt sombre, qui s’étendait jusqu’à la côte.

La pauvre petite Élisa était dans la salle du paysan et jouait avec une feuille verte, elle n’avait pas d’autre jouet. Elle perça un trou dans la feuille et regarda le soleil à travers. Il lui sembla voir les yeux clairs de ses frères. Chaque fois que les chauds rayons du soleil éclairaient ses joues, elle pensait à leurs baiserselle n’avait pas d’autre jouet ; elle piqua un trou dans la feuille, regarda le soleil au travers, et il lui sembla voir les yeux clairs de ses frères, et chaque fois que les chauds rayons du soleil luisaient sur ses joues, elle pensait à leurs baisers.

Les jours se succédaient, monotones. Si le vent soufflait à travers la haie de rosiers devant la maison, elle murmurait aux roses : Qui peut être plus beau que vous? Mais les roses secouaient la têteles roses branlaient la tête et disaient : C’est Élisa ! Et quand la vieille femme, le dimanche, était assise à sa porte et lisait son livre de psaumesson psautier, le vent tournait les pages et disait au livre : Qui peut être plus pieux que toi ? — C’est Élisa ! disait le livre de psaumesle psautier, et ce que disaient les roses et le livre de psaumesle psautier, c’était la pure vérité.

Lorsqu’elle eut quinze ans, elle dut rentrer chez elle ; et quand la reine eut vu comme elle était belle, elle se mit en colèreelle en fut courroucée et lui voua sa haine; volontiers elle l’aurait transformée en cygne sauvage, comme ses frères, mais elle n’osa le faire tout de suite, car le roi désirait voir sa fille.

Le matin de bonne heure, la reine alla au bain, qui était construit en marbre, et orné de coussins moelleux et de superbes tentures, et elle prit trois crapauds, les embrassales baisa, et elle dit à l’un :

— Pose-toi sur la tête d’Élisa, quand elle entrera dans l’eau, afin qu’elle devienne aussi bête que toiaussi gourde que toi. — Pose-toi sur son front, dit-elle au second, afin qu’elle devienne aussi laide que toi et que son père ne la reconnaisse pas. — Repose-toi sur son cœur, murmura-t-elle au troisième, afin qu’elle devienne méchante, et qu’elle en souffreet en éprouve le tourment !

Elle mit les crapauds dans l’eau claire, qui devint aussitôt verte. Puis elle appela Élisa, la déshabilla et la fit descendre dans l’eau. Au moment où la jeune fille s’y plongea, un crapaud se posa sur ses cheveux, un autre sur son front et le troisième sur sa poitrine. Mais Élisa ne parut rien remarquerEt elle mit les crapauds dans l’eau claire, qui prit aussitôt une teinte verte, puis appela Élisa, la déshabilla, et la fit descendre dans l’eau, et au moment où la jeune fille s’y plongea, l’un des crapauds se posa sur ses cheveux, le second sur son front, et le troisième sur sa poitrine, mais Élisa ne parut pas du tout s’en apercevoir ; aussitôt qu’elle sortit de l’eau, trois coquelicots flottèrent à la surfacetrois coquelicots surnagèrent à la surface; si les animaux n’avaient pas été venimeux et embrassés par la sorcière, ils se seraient transformés en roses sauvages. Mais ils devinrent tout de même des fleurs après avoir reposé sur la tête et le cœur d’Élisasi les animaux n’avaient pas été venimeux et baisés par la sorcière, ils auraient été mués en églantines, mais ils devinrent tout de même fleurs pour avoir reposé sur la tête et le cœur d’Élisa ; elle était trop pieuse et innocente pour que la magie ait du pouvoir sur ellepour que la magie eût pouvoir sur elle.

Lorsque la méchante reine vit cela, elle se mit à la frotter avec l’enveloppe verte des noix pour lui teindre la peau en brun foncédu brou de noix qui la rendit brun foncé, enduisit son visage d’une pommade puanteoignit son visage avec un onguent puant, et lui emmêla les cheveux; il était impossible de reconnaître la belle Élisa.

Aussi, lorsque son père la vit, il fut épouvanté, et dit que ce n’était pas sa fille; personne ne voulut la reconnaître, sauf le chien de garde et les hirondelles, mais c’étaient là de pauvres bêtes qui n’avaient rien à dire. Alors la malheureuse Élisa pleura et pensa à ses onze frères qui étaient déjà partis. Toute triste elle se faufila hors du château, marcha toute la journée à travers champs et marais et entra dans la grande forêt. Elle ne savait pas du tout où aller. Elle était désespérée et ses frères lui manquaient. Eux aussi avaient sûrement été chassés et erraient dans le monde, comme elle. Elle voulait les chercher et les trouver.Elle ne savait pas du tout où elle irait, mais elle se désolait et regrettait ses frères, ils étaient sûrement aussi, comme elle, chassés et errants dans le monde, elle voulait les chercher et les trouver. Elle n’était que depuis peu de temps dans la forêt quand la nuit tomba; elle était loin de toute route et de tout sentier ; elle s’étendit sur un doux lit de mousse, récita sa prière du soir et appuya sa tête sur une souche. Tout était calme, l’air était léger, et tout autour, dans l’herbe et sur la mousse, plus de cent vers luisants brillaient comme un feu vert ; lorsque sa main touchait une des branches, les lumineux insectes tombaient sur elle comme des étoiles filantes.

Toute la nuit elle rêva de ses frères ; ils jouaient de nouveau comme en leur enfance, écrivaient sur des tablettes d’ordes tables d’or avec des crayons de diamant, et feuilletaient le magnifique livre d’images qui avait coûté la moitié du royaume. Mais sur les tablettesMais sur les tables ils n’écrivaient plus, comme autrefois, seulement des zéros et des traits, non, mais les exploits courageux qu’ils avaient accomplisles hardis exploits qu’ils avaient accomplis, tout ce qui leur était arrivé, ce qu’ils avaient vu; et dans le livre d’images tout était vivant, les oiseaux chantaient, et les gens sortaient du livre et parlaient à Élisa et à ses frères, mais lorsqu’elle tournait la page, ils se remettaient vite en place, afin de ne pas en brouiller les images.

Lorsqu’elle se réveilla, le soleil était déjà haut; elle ne pouvait pas le voir, les grands arbres étendaient au-dessus d’elle leurs branches touffues, mais ses rayons jouaient comme une floraison d’or; la verdure répandait son parfumla verdure était embaumée; les oiseaux semblaient vouloir se poser sur les épaules d’Élisa. Elle entendit l’eau clapoter; il y avait beaucoup de sources, qui tombaient toutes dans un étang dont le fond de sable était ravissant. Des buissons épais l’entouraient, mais les cerfs avaient percé une large ouverture à un endroit. Élisa passa par là pour atteindre le bord de l’eau. L’eau était si claire que, sans le vent qui agitait les branches et les buissons, elle les aurait crus peints au fond. Chaque feuille s’y reflétait nettement, qu’elle soit éclairée par le soleil ou entièrement dans l’ombre. ; des buissons épais, il est vrai, l’entouraient, mais, à un endroit, les cerfs avaient percé une large ouverture, par où Élisa vint au bord de l’eau, qui était aussi claire que si le vent n’avait pas agité les branches et les buissons ; elle aurait dû les croire peints au fond, tellement chaque feuille se reflétait nettement, aussi bien celle que le soleil éclairait que celle qui était tout à fait dans l’ombre.

Aussitôt qu’elle vit son visage, elle fut effrayée, tant elle le trouva brun et laid, mais lorsqu’elle eut mouillé sa petite main et frotté ses yeux et son front, la peau blanche reparut ; alors elle enleva tous ses vêtementselle se dépouilla de tous ses vêtements et entra dans l’eau fraîche, il n’y avait pas en ce monde plus délicieuse princesseplus délicieuse enfant royale.

Après s’être rhabillée et avoir tressé ses longs cheveux, elle gagna la source jaillissante, y but dans le creux de sa main, et continua sa marche à travers la forêt sans savoir où elle allait. Elle pensait à ses frères, elle pensait au bon Dieu, qui certainement ne l’abandonnerait pas ; il faisait pousser les pommiers sauvages pour nourrir les affamés; il lui montra un tel arbre aux branches courbées par les fruits, c’est là qu’elle prit son repas, elle soutint les brancheselle étaya les branches et s’en alla dans la partie la plus sombre de la forêt. Le silence y était tel, qu’elle entendait ses propres pas, entendait chaque petite feuille sèche qui craquait sous son pied ; on ne voyait pas un oiseau, et aucun rayon de soleil ne pouvait percer à travers l’épais feuillage ; les hauts troncs étaient si rapprochés qu’à regarder droit devant elle, il lui semblait que cette barrière de poutres serrées les unes contre les autres l’encerclait; jamais elle n’avait eu l’idée d’une pareille solitude.

La nuit fut noire; pas le moindre petit ver luisant ne brilla sur la mousse ; toute triste, elle s’étendit pour dormir ; alors, elle crut voir les branches des arbres s’écarter au-dessus d’elle, et Notre-Seigneur la regarder avec des yeux très doux, et de petits anges, au-dessus de sa tête et sous ses bras, jetaient un coup d’œil. Lorsqu’elle se réveilla le matin, elle ne savait pas si elle avait rêvé ou si cela s’était vraiment passéelle ne savait pas si elle l’avait rêvé ou si c’était réellement ainsi. Elle fit quelques pas, et rencontra une vieille femme qui portait des baies dans son panier, et lui en offrit. Élisa lui demanda si elle n’avait pas vu onze princes traverser la forêt à chevalchevaucher dans la forêt. — Non, dit la vieille, mais j’ai vu hier onze cygnes avec des couronnes d’or sur leurs têtes nager vers la rivière tout près d’ici. Elle conduisit Élisa un peu plus loin, sur une pente au pied de laquelle serpentait une rivière. Les arbres des deux rives tendaient leurs grandes branches verdoyantes les uns vers les autres. Ceux qui n’étaient pas assez grands pour se rejoindre avaient arraché leurs racines de la terre et se penchaient sur l’eau, leurs branches entremêlées.Et elle conduisit Élisa un peu plus loin sur une pente au pied de laquelle serpentait une rivière ; les arbres qui étaient sur ses bords étendaient leurs grandes branches verdoyantes les uns vers les autres, et lorsque leur taille naturelle ne leur permettait pas de se rejoindre, ils avaient arraché de la terre leurs racines, et se penchaient sur l’eau, leurs branches entremêlées. Élisa dit adieu à la vieille, et longea la rivière jusqu’à l’endroit où elle atteignait le large rivage ouvert. Toute l’admirable mer s’étendait devant la jeune fille. Mais pas une voile au large, pas une barque en vue. Comment pourrait-elle aller plus loin ?Toute l’admirable mer s’étendait devant la jeune fille ; mais pas une voile ne se montrait au large, on ne voyait pas une barque, comment pourrait-elle aller plus loin. Elle regarda les innombrables petits cailloux de la riveElle considéra les innombrables petits cailloux de la rive ; l’eau les avait tous polis et arrondis. Verre, pierres, fer, tout ce qui avait été jeté par le flot avait pris forme sous l’action de l’eau, qui est pourtant beaucoup plus douce que la main délicate d’Élisa. L’eau continue inlassablement à rouler, se dit-elle, et ce qui est dur s’assouplit, je veux être tout aussi inlassable ! Merci pour la leçon que vous donnez, ô claires vagues roulantes ; un jour, mon cœur me le dit, vous me porterez vers mes chers frères ! Sur les algues rejetées sur la côteSur le varech jeté à la côte se trouvaient onze plumes blanches de cygnes ; elle les assembla en un bouquet ; il y avait sur elles des gouttes d’eau, on ne pouvait voir si c’était de la rosée ou des larmes. Le rivage était désert, mais elle ne se sentait pas seule. La mer change si souvent qu’en quelques heures, elle offre plus de visages que les lacs en toute une année.Le rivage était solitaire, mais elle ne le sentait pas, car la mer présente une étonnante diversité, en quelques heures elle offre plus d’aspects différents que n’en peuvent montrer des lacs en toute une année. Quand un grand nuage noir arrivait, la mer semblait dire : moi aussi, je peux avoir l’air sombre. Alors le vent soufflait, et les vagues montraient une crête blanche. Si les nuages devenaient roses et que le vent dormait, la mer ressemblait à un pétale de rose. Tantôt elle était verte, tantôt blanche. Mais même très paisible, elle bougeait toujours un peu sur ses bords. L’eau se soulevait légèrement, comme la poitrine d’un enfant qui dort.S’il survenait un grand nuage noir, la mer avait l’air de dire : moi aussi, je peux avoir sombre mine, et alors le vent soufflait, et les vagues montraient une crête blanche ; et si les nuages se coloraient en rose et si le vent dormait, la mer était comme un pétale de rose ; tantôt elle était verte, ou blanche, mais si paisible qu’elle fût, toujours il y avait quelque mouvement sur ses bords, l’eau se soulevait légèrement, comme la poitrine d’un enfant qui dort.

Lorsque le soleil fut sur le point de se coucher, Élisa vit voler vers la terre onze cygnes qui portaient des couronnes d’or sur leurs têtes; ils planaient à la queue leu leu, on aurait dit un long ruban blanc ; Élisa se leva sur la colline et se cacha derrière un buisson ; les cygnes descendirent près d’elle et battirent leurs grandes ailes blanches.

Au moment où le soleil tomba au-dessous de la mer, leur aspect de cygnes disparut soudain, et il y eut là onze charmants princes, les frères d’Élisa. Elle poussa un grand cri, car, même s’ils avaient beaucoup changé, elle savait que c’était eux, elle le sentaitcar, bien qu’ils fussent très changés, elle savait que c’était eux, sentait que ce devait être eux; et elle sauta dans leurs bras, les appela par leurs noms, et ils furent tout heureux de voir et de reconnaître leur petite sœur qui était devenue grande et ravissante. Ils rirent et ils pleurèrent, et ils comprirent bientôt à quel pointils eurent bientôt compris combien leur belle-mère avait été méchante pour eux tous.

— Nous, tes frères, dit l’aîné, nous volons, comme des cygnes sauvages, tant que le soleil est au ciel ; quand il est descendu, nous prenons notre forme humaine. Nous devons donc toujours trouver où poser le pied au coucher du soleil. Si nous volons encore dans les nuages à ce moment-là, nous reprendrons notre forme humaine et tomberons dans le vide. ; aussi devons-nous toujours faire attention d’avoir, au moment du coucher du soleil, où poser le pied ; car si nous volons, à ce moment-là, dans les nuages, nous serons, en qualité d’hommes, précipités dans l’abîme. Nous n’habitons pas ici ; de l’autre côté de la mer est un autre pays aussi beau que celui-ci. Mais le chemin est long : il faut traverser la grande mer. Sur notre route, il n’y a pas d’île où passer la nuit, seulement un petit rocher isolé au milieu ; mais le chemin pour y aller est long, il nous faut traverser la grande mer, et sur notre parcours il n’y a pas d’île où passer la nuit, seulement un petit rocher isolé, au milieu ; il est juste assez grand pour que nous puissions nous y reposer les uns contre les autres; si la mer est forte, l’eau jaillit haut au-dessus de nous ; mais, tel qu’il est, nous remercions Dieu pour ce rocher. Nous y passons la nuit sous notre forme humaine, sans lui, nous ne pourrions jamais revenir dans notre cher paysrendre visite à notre cher pays, car il nous faut pour le voyage deux des plus longs jours de l’année. Une seule fois par an, nous avons le droit de revenir dans le pays de nos parents. Nous pouvons y rester onze jours et voler au-dessus de cette grande forêt. De là, nous apercevons le château où nous sommes nés et où notre père habite, ainsi que la haute tour de l’église où notre mère est enterrée.Une seule fois dans l’année il nous est permis de venir dans le pays de nos pères, nous pouvons y rester onze jours, et voler au-dessus de cette grande forêt, d’où nous pouvons apercevoir le château où nous sommes nés, et qu’habite notre père, nous voyons la haute tour de l’église où notre mère est enterrée. Ici, les arbres et les buissons nous semblent familiers. Les chevaux sauvages courent dans les plaines, comme dans notre enfance. L’homme qui fabrique le charbon de bois chante les vieilles chansons sur lesquelles nous dansions, enfants. C’est notre patrie, elle nous attire, et nous t’y avons trouvée, chère petite sœur.Il nous semble qu’ici les arbres et les buissons nous sont familiers, les chevaux sauvages y courent sur les plaines, comme nous l’avons vu dans notre enfance, le charbonnier y chante les vieilles chansons sur lesquelles nous dansions, enfants ; c’est notre patrie, nous sommes attirés ici, et nous t’y avons trouvée, chère petite sœur. Oh, chère petite sœur, nous pouvons rester ici encore deux jours, ensuite il nous faudra voler au-dessus de la mer pour aller dans un beau pays, mais qui n’est pas notre pays ! Comment pourrons-nous t’emmener? Nous n’avons ni navire ni barqueni vaisseau ni barque. — Comment est-ce que je pourrai vous sauver ! dit la sœur.

Et ils discutèrent ensembleils causèrent ensemble presque toute la nuit, on ne dormit que quelques heures.

Élisa se réveilla au bruit des ailes de cygnes qui s’agitaient au-dessus d’elle. Les frères s’étaient de nouveau transformésLes frères étaient de nouveau mués et décrivaient de grands cercles, et finalement volèrent bien loin, mais l’un d’eux, le plus jeune, resta ; et le cygne posa la tête sur les genoux d’Élisa qui lui caressa ses ailes blanches ; toute la journée ils furent ensemble. Vers le soir les autres revinrent, et lorsque le soleil fut couché, ils reprirent leur forme naturelle.

— Demain nous nous envolons d’ici pour ne plus revenir avant un an, mais nous ne pouvons pas t’abandonner ainsi. As-tu le courage de venir avec nous? Mon bras est assez fort pour te porter dans la forêt, n’aurions-nous pas tous les ailes assez fortes pour voler avec toi au-dessus de la mer?

— Oui, emmène-moi, dit Élisa.

Ils passèrent toute la nuit à fabriquer un filet avec la souple écorce du bouleau et les joncs résistants, et le filet fut grand et solideet ce fut grand et solide ; Élisa s’y étendit, et lorsque le soleil se montra, et que les frères se transformèrent en cygnes sauvagesles frères furent mués en cygnes sauvages, ils saisirent le filet avec leurs becs et s’envolèrent vers les nuages avec la chère sœur qui dormait encore. Les rayons du soleil lui tombaient en plein sur le visageen plein dans la figure, aussi l’un des cygnes alla voler au-dessus de sa tête afin de lui donner l’ombre de ses larges ailes.

Illustration

Ils étaient loin de la terre quand Élisa se réveilla ; elle croyait encore rêver, tant cela lui parut étrange d’être portée au-dessus de la mer, haut à travers l’espace. À côtéA côté d’elle était une branche de jolies baies mûres et une botte de racines savoureuses; le plus jeune des frères était allé les prendre et les avait déposées près d’elleles avait déposés près d’elle, et elle lui sourit avec reconnaissance, car elle savait que c’était lui, qui volait au-dessus de sa tête et l’abritait du soleil avec ses ailesl’ombrageait de ses ailes.

Ils étaient si haut en l’air que le premier navirele premier vaisseau qu’ils virent au-dessous d’eux leur paraissait une mouette blanche posée sur l’eau. Un grand nuage les suivait, comme une montagne. Élisa y voyait son ombre et celles des onze cygnes, immenses dans leur vol. Jamais elle n’avait vu un tableau aussi grandioseUn grand nuage était derrière eux, il était comme une montagne, sur laquelle Élisa voyait l’ombre d’elle-même et des onze cygnes, tellement ils étaient grands dans leur vol, c’était un tableau plus grandiose qu’elle n’en avait jamais vu ; mais à mesure que le soleil monta et que le nuage s’éloigna derrière eux, les ombres fantastiques s’effacèrent.

Toute la journée ils volèrent comme une flèche sifflant à travers l’air, leur course était pourtant plus lente que d’habitude, parce qu’ils avaient leur sœur à porter. Un orage se forma, le soir approchait; Élisa voyait avec inquiétude le soleil baisser, sans qu’on puisse encore apercevoirsans que l’on pût encore apercevoir le rocher isolé au milieu de la mer ; il lui sembla que les cygnes faisaient des battements d’ailes plus vigoureux. Hélas, ce serait sa faute s’ils n’arrivaient pas assez vite ; une fois le soleil couché, ils redeviendraient des hommes, tomberaient dans la mer et se noieraientquand le soleil serait tombé, ils devaient devenir hommes, être précipités dans la mer, et se noyer. Alors, du fond de son cœur elle adressa une prière à Notre-Seigneur, mais elle n’aperçut encore aucun rocher; le nuage noir se rapprochait, les fortes rafales annonçaient une tempête, les nuages s’assemblaient en une seule énorme vague menaçante qui s’avançait presque semblable à du plomb; les éclairs n’arrêtaient pas.

Et le soleil fut au bord de la mer. Élisa sentit son cœur tremblerÉlisa frémit en son cœur; alors les cygnes descendirent si vite qu’elle crut tomber; mais ils planèrent de nouveau. Le soleil était à moitié sous l’eau; elle aperçut enfin sous elle le petit rocher, qui n’avait pas l’air plus grand qu’un phoque sortant la tête de l’eau. Le soleil s’enfonçait vite; voilà qu’il n’est pas plus grand qu’une étoile ; à ce moment elle toucha du pied le sol ferme, le soleil s’éteignit comme la dernière étincelle d’un papier qui brûle ; elle vit ses frères debout autour d’elle, bras dessus, bras dessous; mais il y avait tout juste assez de place pour eux et pour elleil n’y avait d’ailleurs place que juste pour eux et pour elle. La mer frappait le rocher et retombait sur eux en averse ; le ciel brillait d’un feu toujours flamboyant et les coups de tonnerre grondaient sans cesse ; mais sœur et frères se tenaient par la main et chantèrent un psaume où ils puisèrent courage et réconfort.

À l’aubeA l’aube, l’air fut calme et pur; aussitôt le soleil levé, les cygnes quittèrent l’île et volèrent avec Élisa. La mer était encore agitée, il semblait, lorsqu’ils furent haut en l’air, que l’écume blanche sur l’eau vert sombre était des millions de cygnes qui nageaient à la surface.

Lorsque le soleil fut plus haut, Élisa vit devant elle un pays de montagnes qui semblait flotter dans l’air. Des glaciers brillaient parmi les reliefs rocheux. Au milieu s’étendait un château, sûrement long d’un mille, avec d’audacieuses rangées de colonnes superposées. Plus bas se balançaient des forêts de palmiers et des fleurs splendides, grandes comme des roues de moulin.Lorsque le soleil fut plus haut, Élisa vit devant elle, comme flottant dans l’air, un pays de montagnes avec des glaciers brillants parmi les fjelds, et au milieu de ce paysage s’étendait un château, sûrement long d’un mille, avec de hardies colonnades superposées ; plus bas se balançaient des forêts de palmiers et des fleurs splendides, grandes comme des roues de moulin. Elle demanda si c’était la terre où elle devait aller, mais les cygnes secouèrent la têteles cygnes branlèrent la tête, car ce qu’elle voyait n’était que le ravissant château nuageux, toujours changeant, de la fée Morgane ; ils n’osaient y mener aucun être humain. Élisa considérait ce tableau ; alors les montagnes, les forêts, le château s’écroulèrent, et elle vit se dresser vingt fières églises, toutes pareilles, avec de hautes tours et des fenêtres pointues. Il lui semblait entendre gronder l’orgue, mais c’était le bruit de la mer qui lui parvenait. Puis les églises se rapprochèrent, et elles devinrent toute une flotte qui naviguait au-dessous d’elle ; elle y regarda, et c’était simplement la brume courant à la surface de la mer. Le spectacle changeait ainsi sous ses yeuxElle avait ainsi sous les yeux un spectacle divers, puis elle vit enfin le pays même où elle se rendait; là s’élevaient de charmantes montagnes bleues avec des forêts de cèdres, des villes, des châteaux. Longtemps avant le coucher du soleil, elle était assise sur la montagne rocheuseelle fut assise sur le fjeld, à l’entrée d’une grande grotte qui était couverte de plantes grimpantes vertes et fines; on aurait dit des tapis brodés.

— Nous allons voir de quoi tu vas rêverce que tu vas rêver cette nuit, dit le plus jeune frère en lui montrant sa chambre à coucher.

— Si seulement je pouvais découvrir en rêve comment vous sauverPuissé-je rêver comment je pourrais vous sauver, dit-elle.

Cette pensée l’occupait sans cesse, elle priait Dieu et implorait son aide; même en dormant elle continua sa prière; alors il lui sembla qu’elle s’élevait haut dans les airs, jusqu’au château nuageux de la fée Morgane, et la fée venait au devant d’elle, belle, éblouissante, et pourtant toute semblable à la vieille femme qui lui avait donné des baies dans la forêt, et lui avait parlé des cygnes aux couronnes d’or.

— Tes frères peuvent être sauvés, dit-elle, mais as-tu du courage et de la persévérance ? L’eau de la mer est certes plus douce que tes mains délicates, et pourtant elle transforme les pierres dures. Mais elle ne ressent pas la douleur que tes doigts éprouveront. Elle n’a pas de cœur et ne connaît ni l’angoisse ni les tourments que tu devras subir.Il est vrai que l’eau de la mer est plus douce que tes mains délicates, et qu’elle transforme pourtant les pierres dures, mais elle ne ressent pas la douleur que tes doigts éprouveront, elle n’a pas de cœur, ne connaît pas l’angoisse et les tourments qu’il te faudra subir. Vois-tu cette ortie que je tiens dans ma main ? il en pousse beaucoup autour de la grotte où tu dors; tu ne peux utiliser que celles-là et celles qui poussent sur les tombes du cimetière. Retiens-le bienseules sont utilisables celles-là, et celles qui poussent sur les tombes du cimetière, retiens bien cela ; il faut que tu les cueilles, même si elles doivent te brûler la peaubien qu’elles doivent te brûler la peau et y faire des cloques; écrase les orties avec tes pieds, et tu auras du lin ; tu en tisseras et tailleras onze tuniques en maillescottes de mailles à longues manches, tu jetteras ces tuniques en maillescottes de mailles sur les onze cygnes sauvages, et le sortilège sera briséla magie sera rompue. Mais rappelle-toi bien que dès l’instant où tu auras commencé ce travail, et jusqu’à ce qu’il soit achevé, même si cela doit prendre des années, tu ne dois pas parler ; le premier mot que tu prononceras ira, comme un poignard meurtrier, droit au cœur de tes frères ; leur vie dépend de ton silencede ta langue dépend leur vie. Retiens bien tout cela !

Et la fée passa l’ortie sur la main d’Élisa, qui fut ainsi réveillée ; c’était comme un feu dévorant. Il faisait grand jour, et tout près de l’endroit où elle avait dormi se trouvait une ortie pareille à celle qu’elle avait vue en rêve. Alors elle tomba à genouxelle tomba sur ses genoux, remercia Notre-Seigneur, et sortit de la grotte, pour se mettre au travail.

De ses mains délicates elle empoigna les vilaines orties, elles étaient comme du feu ; de grandes cloques lui brûlaient les mains et les bras, mais elle voulait bien endurer cela, pourvu qu’elle puisse sauverpourvu qu’elle pût sauver ses chers frères. Elle écrasa les orties avec ses pieds et tordit le lin vert.

Lorsque le soleil baissa, les frères arrivèrent, et furent effrayés de la trouver si muette ; ils crurent que leur belle-mère lui avait jeté un nouveau sort. Mais en voyant ses mains, ils comprirent ce qu’elle faisait pour eux. Le plus jeune frère pleura. Là où ses larmes tombaient, la douleur cessait et les cloques brûlantes disparaissaient.ils crurent que c’était une nouvelle magie de leur belle-mère ; mais quand ils virent ses mains, ils comprirent ce qu’elle faisait pour eux, et le plus jeune frère pleura, et à l’endroit où ses larmes tombaient, elle ne sentait plus de douleur, les cloques brûlantes disparaissaient.

Elle passa la nuit à son travail, car elle ne voulait pas s’arrêter avant d’avoir sauvé ses chers frèreselle n’avait de cesse qu’elle n’eût sauvé ses chers frères ; toute la journée suivante, pendant que les cygnes étaient partis, elle resta dans sa solitude, mais jamais le temps ne s’était écoulé si vite. Déjà une tunique en maillescotte de mailles était achevée, elle commença la seconde.

Le cor de chasse sonna dans les montagnes ; elle fut très inquiète, le bruit se rapprocha ; elle entendit les chiens aboyer ; effrayée, elle se réfugia dans la grotte, fit un paquet des orties qu’elle avait cueillies et dont elle avait peigné les fibreslia les orties qu’elle avait cueillies et sérancées en un ballot, et s’assit dessus.et s’assit dessus,

À ce momentA ce moment arriva un grand chien, bondissant hors des buissonsbondissant du hallier, et aussitôt après, un autre, et encore un ; ils aboyaient très fort, s’éloignaient en courant, et revenaient. En quelques minutes, tous les chasseurs furent devant la grotte, et le plus beau d’entre eux était le roi du pays, il s’avança vers Élisa, jamais il n’avait vu fille plus belle.

— Comment es-tu venue ici, charmante enfant? dit-il.

Élisa secoua la têteÉlisa branla la tête, elle n’osait pas parler, le salut et la vie de ses frères étaient en jeu ; et elle cacha ses mains sous son tablier pour que le roi ne voie paspour que le roi ne vît pas combien elle devait souffrir.

— Viens avec moi, dit-il, il ne faut pas que tu restes ici ; si tu es bonne, autant que tu es belle, je t’habillerai de soie et de velours, je mettrai la couronne d’or sur ta tête, et tu habiteras mon plus magnifique château !

Et il l’enleva pour la mettre sur son cheval ; elle pleura, se tordit les mains, mais le roi dit :

— Je ne veux que ton bonheur, tu me remercieras un jour de ce que je fais !

Et il partit dans les montagnes en la tenant devant lui sur le cheval, et les chasseurs couraient derrière.

Lorsque le soleil se coucha, la superbe ville royale était devant eux, avec ses églises et ses coupoles, et le roi conduisit Élisa au château, où de grands jets d’eau jaillissaient dans les hautes salles de marbre, où les murs et le plafond étaient couverts de splendides peintures ; mais à cela elle ne prêtait pas attention, elle pleurait et se désolait ; elle laissa sans résistance les femmes l’habillerelle laissa de bon gré les femmes l’habiller de vêtements royaux, lui natter les cheveux en les parant de perles, et mettre des gants souples à ses mains douloureuses.

Une fois revêtue de tous ses habits de cérémonieUne fois dans toute sa pompe, elle parut d’une beauté si resplendissante que toute la cour s’inclina encore plus profondément devant elle, et le roi la choisit pour fiancéele roi l’élut sa fiancée. Même si l’archevêque secouait la tête et murmuraitBien que l’archevêque branlât la tête et murmurât que cette belle fille des bois était sûrement une sorcière, elle éblouissait tous les yeux et séduisait le cœur du roi.

Et le roi n’écouta pas l’archevêque, il fit apporter les plats les plus raresles mets les plus rares, voulut de la musique, et la danse des plus jolies filles autour d’Élisa, qui fut conduite à travers des jardins parfumésdes jardins embaumés dans des salles superbes; mais pas un sourire ne lui vint aux lèvres ou ne parut dans ses yeux, la douleur semblait s’y être installée pour toujoursla douleur y était installée comme leur propriété perpétuelle. Puis, le roi ouvrit une petite chambre à côté de celle où elle devait dormir ; la pièce était ornée de précieux tapis verts et ressemblait tout à fait à la grotte où on l’avait trouvée; par terre était le ballot de lin qu’elle avait filé avec les orties, et sous le plafond pendait la tunique en maillescotte de mailles qui était achevée; l’un des chasseurs avait emporté tout cela comme une curiosité.

— Ici tu pourras rêver que tu es revenue dans l’endroit où tu habitais avantdans ta demeure précédente, dit le roi. Voici l’ouvrage qui t’y occupait; maintenant, au milieu de tout ton luxe, cela t’amusera de repenser à ce temps-là.

Lorsqu’Élisa vit cela, qui lui tenait tant à cœur, un sourire joua sur ses lèvres, et le sang lui revint aux joues ; elle pensa au salut de ses frères et embrassa la main du roi. Le roi la serra sur son cœur et fit annoncer les fêtes du mariage par toutes les cloches d’église.elle pensa au salut de ses frères, baisa la main du roi, qui la pressa sur son cœur, et fit annoncer par toutes les cloches d’église les fêtes du mariage. La charmante fille muette de la forêt serait la reine du pays.

Alors l’archevêque souffla des paroles méchantes à l’oreille du roi, mais elles ne pénétrèrent pas dans son cœur, la noce devait avoir lieu. L’archevêque dut poser lui-même la couronne sur la tête de la mariée. Par méchanceté, il enfonça fortement le cercle étroit sur le front d’Élisa, au point de lui faire malL’archevêque dut poser lui-même la couronne sur la tête de la mariée, sa malveillance lui fit enfoncer fortement le cercle étroit sur le front d’Élisa, au point de lui faire mal ; mais un poids plus lourd pesait sur son cœur, c’était sa douleur à cause de ses frères, elle ne sentit pas la souffrance physique. Ses lèvres étaient muettes, un seul mot coûterait la vie à ses frères, mais ses yeux témoignaient d’un profond amour pour le beau et bon roi qui faisait tout pour lui être agréable. De tout son cœur elle l’aima de jour en jour davantage. Oh, si elle avait pu se confier à lui et lui dire son tourment ! Mais elle devait rester muette, achever son travail sans un mot.Oh, si elle avait pu se confier à lui, et lui dire son tourment, mais muette elle devait être, muette elle devait achever son ouvrage. C’est pourquoi elle se glissait la nuit hors du lit, et le quittait pour aller dans la petite pièce décorée comme la grotte, et elle tricotait une tunique en maillescotte de mailles après l’autre ; mais quand elle en fut à la septième, elle n’eut plus de lin.

Elle savait qu’au cimetière poussaient les orties dont elle devait se servir, mais il fallait qu’elle les cueille elle-mêmeil fallait qu’elle les cueillît elle-même, comment pourrait-elle se rendre là-bas?

« Oh, qu’est-ce que la douleur de mes doigts, comparée à la souffrance de mon cœurau tourment que je souffre en mon cœur! songeait-elle. Il faut que j’ose le faire.Il faut que je l’ose. Notre-Seigneur ne m’abandonnera pas. »

Aussi angoissée que si elle avait commis une mauvaise action, elle descendit sans bruitAvec une angoisse telle que si elle eût commis une mauvaise action, elle descendit sans bruit, par une nuit de clair de lune, dans le jardin, parcourut les longues allées, sortit dans les rues solitaires, parvint au cimetière. Là, sur une des plus larges pierres tombales, elle vit un groupe de lamies, d’affreuses sorcières. Elles enlevèrent leurs vêtements en lambeaux, comme pour se baigner, puis creusèrent les tombes récentes avec leurs longs doigts maigres. Elles en sortirent les cadavres et en mangèrent la chair.Là, elle vit, sur une des plus larges pierres tombales, un groupe de lamies, affreuses sorcières qui se dépouillèrent de leurs haillons, comme si elles voulaient se baigner, et se mirent à creuser avec leurs longs doigts maigres dans les tombes récentes, sortirent les cadavres et en mangèrent la chair. Élisa dut passer tout près d’elles, et elles la fixèrent de leurs yeux méchants, mais la jeune femme récita sa prière, ramassa un paquet de brûlantes orties, et rentra au château.

Une seule personne l’avait vue : l’archevêque, éveillé pendant que les autres dormaient. Il en était désormais convaincu : la reine n’était pas celle qu’elle aurait dû être. C’était une sorcière, et c’était ainsi qu’elle avait séduit le roi et tout le peuple.Une seule personne l’avait vue, l’archevêque, il était debout quand les autres dormaient ; son opinion se trouvait donc désormais confirmée; la reine n’était pas telle qu’il aurait fallu ; elle était une sorcière, et c’est pourquoi elle avait séduit le roi et tout le peuple.

Dans le confessionnal l’archevêque dit au roi ce qu’il avait vu et ce qu’il craignaitce qu’il avait vu, et qu’il craignait, et lorsque les dures paroles furent prononcées par sa bouche, les statues de saints sculptées dans le bois secouèrent la têteles saints de bois sculptés branlèrent la tête comme pour dire : « Ce n’est pas vrai, Élisa est innocente ! » Mais l’archevêque l’interpréta autrement; il pensait que les saints témoignaient contre elle, qu’ils secouaient la têtequ’ils branlaient la tête à cause de son péché. Alors deux grosses larmes coulèrent sur la joue du roi. Il rentra chez lui, le doute au cœur. La nuit, il fit semblant de dormir, mais aucun sommeil paisible ne ferma ses yeux. Il vit Élisa se lever. Chaque nuit, la même chose se reproduisit : il la suivait sans bruit et la voyait disparaître dans la petite pièce voisine.Alors deux lourdes larmes coulèrent sur la joue du roi, il rentra chez lui avec le doute dans son cœur ; il fit semblant de dormir la nuit, mais le sommeil paisible n’appesantit pas ses yeux, il s’aperçut qu’Élisa se leva, et chaque nuit il en fut de même, et chaque fois il la suivit sans bruit, et vit qu’elle disparaissait dans sa petite pièce à côté.

De jour en jour sa mine s’assombrit, Élisa le remarqua, mais ne comprit pas pourquoi, elle en fut inquiète et souffrit en son cœur pour ses frères; sur les vêtements royaux de pourpre et de velours, coulèrent ses larmes salées; elles y restaient comme des diamants étincelants, et toutes celles qui voyaient cette splendeurtoutes celles qui voyaient cette somptuosité souhaitaient être reines. Mais elle allait être bientôt au bout de son ouvrage, il ne manquait plus qu’une tunique en maillescotte de mailles ; seulement, elle n’avait plus de lin, et plus une seule ortie. Elle devait donc retourner une fois, la dernière, au cimetière, et y cueillir quelques poignées d’orties. Elle frémit à la pensée de cette course solitaire et des effroyables lamies ; mais sa volonté était ferme et elle avait confiance en Notre-Seigneurelle avait une ferme volonté, et confiance en Notre-Seigneur. Élisa y alla, mais le roi et l’archevêque la suivirent. Ils la virent passer la grille du cimetière. Quand ils s’approchèrent, les lamies étaient sur la pierre tombale où Élisa les avait vues. Le roi repartit : il imaginait Élisa parmi ces sorcières, elle dont la tête avait reposé sur sa poitrine le soir même.Élisa y alla, mais le roi et l’archevêque la suivirent, ils la virent disparaître par la grille d’entrée du cimetière, et lorsqu’ils s’en approchèrent, les lamies étaient sur la pierre tombale, où Élisa les avait vues, et le roi s’en retourna ; car il s’imaginait Élisa parmi ces sorcières, elle, dont la tête avait reposé, ce soir encore, sur sa poitrine.

— Il faut que le peuple la juge, dit-il, et le peuple la condamna à être brûlée dans les flammes rouges.

Des superbes salles royales elle fut menée dans une cellule souterraine sombre et humideun caveau sombre et humide, où le vent sifflait par la fenêtre à barreaux; au lieu de velours et de soie, on lui donna le paquet d’orties qu’elle avait ramassées. Elle pourrait y poser la tête. Les dures tuniques en mailles qu’elle avait tricotées serviraient de matelas et de couvertures.au lieu de velours et de soie on lui donna le paquet d’orties qu’elle avait ramassées, elle pourrait y poser sa tête, les dures cottes de mailles qu’elle avait tricotées serviraient de matelas et de couvertures. Mais on ne pouvait rien lui offrir qui lui fasse plus plaisiron ne pouvait rien lui offrir qui lui fût plus agréable, elle se remit au travail et adressa une prière à Dieu. Au dehors les gamins des rues chantaient des chansons qui se moquaient d’elledes épigrammes sur elle; pas une âme ne la réconfortait d’une parole affectueuse.d’une parole affectueuse,

Vers le soir une aile de cygne s’agita contre les barreaux, c’était le plus jeune des frères qui avait trouvé sa sœur, et elle sanglota de joie, même si elle savait que la nuit qui venait serait peut-être la dernière de sa viebien qu’elle sût que la nuit qui allait peut-être venir serait la dernière qu’elle avait à vivre; mais son ouvrage était presque achevé maintenant, et ses frères étaient là.

L’archevêque vint passer auprès d’elle la dernière heure, il l’avait promis au roi, mais elle secoua la têteelle branla la tête, invita par ses regards et ses gestes l’archevêque à s’en aller ; car elle devait terminer son travail dans la nuit, sinon tout aurait été inutile : ses souffrances, ses larmes et ses nuits sans sommeilsans quoi tout était inutile, tout, souffrances, larmes et nuits sans sommeil ; l’archevêque partit en prononçant de vilaines paroles contre elleen proférant contre elle de vilaines paroles, mais la pauvre Élisa savait qu’elle était innocente, et elle continua son travailelle continua sa besogne.

Les petites souris couraient sur le sol, elles traînaient les orties à ses pieds pour l’aider au moins un peu, et le merle se posa devant les barreaux de la fenêtre et siffla toute la nuit le plus gaiement qu’il put, pour qu’elle ne perde pas courageafin qu’elle ne perdît pas courage.

L’aube s’annonçait à peine. Le soleil ne devait se lever qu’une heure plus tard lorsque les onze frères arrivèrent à la porte du château et demandèrent à voir le roi. On leur répondit que c’était impossible : il faisait encore nuit, le roi dormait et on ne pouvait pas le réveiller.L’aube s’annonçait seulement, le soleil ne devait se lever qu’une heure plus tard, lorsque les onze frères furent à la porte du château et demandèrent à être menés devant le roi, mais on leur répondit que c’était impossible, qu’il faisait encore nuit, que le roi dormait et qu’on ne pouvait pas le réveiller. Ils supplièrent, ils menacèrent, la garde vint, et le roi lui-même sortit et demanda ce que cela signifiait. À ce momentA ce moment le soleil parut et on ne vit plus les frèresil n’y eut plus de frères visibles, mais onze cygnes blancs s’envolèrent au-dessus du château.

Tout le peuple accourut à la porte de la ville, on voulait voir brûler la sorcière. Une vieille jument maigre tirait la charretteUne haridelle traînait la charrette où on l’avait mise ; on lui avait donné une blouse de toile grossièreun sarrau de toile grossière, ses beaux longs cheveux pendaient dénoués autour de sa jolie tête, ses joues étaient blêmes, ses lèvres remuaient légèrement, tandis que ses doigts tordaient le lin vert; même en route vers la mortmême en route pour mourir, elle ne lâchait pas l’ouvrage commencé, les dix tuniques en maillescottes de mailles étaient à ses pieds, elle tricotait la onzième. Le peuple l’insultait. — Regardez la sorcière, comme elle marmonne ! Ce n’est pas un livre de psaumesun psautier qu’elle tient à la main, c’est sa sale magie qui l’occupe, arrachez-lui ça des mains!

Et ils se poussaient vers elle et voulaient le lui enlever. Alors arrivèrent en volant onze cygnes blancs qui se posèrent en cercle autour d’elle sur la charrette et battirent des ailes. La foule épouvantée recula.

— C’est un signe du ciel, elle est sûrement innocente ! murmurèrent beaucoup de gens, mais ils n’osaient pas le dire tout haut.

À ce momentA ce moment le bourreau la prit par la main, alors elle jeta vite les onze tuniques en mailles sur les cygnes, et onze charmants princes apparurent. Mais le plus jeune avait une aile de cygne à la place d’un bras : il manquait une manche à sa tunique. Élisa n’avait pas pu la terminer.alors elle jeta rapidement les onze cottes de mailles sur les cygnes, et l’on vit onze charmants princes, mais le plus jeune avait une aile de cygne à la place d’un de ses bras, parce qu’il manquait une manche à sa cotte de mailles, Élisa n’avait pu l’achever.

— Maintenant, je peux parler, dit-elle, je suis innocente !

Et le peuple, voyant ce qui était arrivé, s’inclina devant elle comme devant une sainte, mais elle tomba inanimée entre les bras de ses frères, tellement l’attente, l’angoisse et la douleur l’avaient épuisée.

— Oui, elle est innocente ! dit le frère aîné, et il raconta toute l’histoire, et à mesure qu’il parlait se répandait un parfum comme de millions de roses, car chaque morceau de bois du bûcherchaque rameau du bûcher avait pris racine et poussé des branches ; il y avait là un buisson parfuméun buisson embaumé, haut et grand avec des roses rouges ; tout en haut était une fleur d’un blanc éclatant, qui luisait comme une étoile ; le roi la cueillit et la posa sur la poitrine d’Élisa. Et alors elle se réveilla, le cœur paisible et plein de bonheurplein de béatitude.

Et toutes les cloches des églises sonnèrent d’elles-mêmes, et les oiseaux arrivèrent par grandes troupes ; le retour au château fut un cortège de noce tel qu’aucun roi n’en avait encore jamais vu.

Quiz

Question 1 / 5

Avec quelle plante qui pique fabriquait-on déjà du tissu à l’âge du bronze ?