Conte du Vent

par Hans Christian Andersen

« À la fin de l’automne, je revins dans ces parages ; j’étais de joyeuse humeur ; je fis tourbillonner les nuages, et je balayai le ciel ; je cassai et jetai bas les branches mortes des arbres ; ce n’était pas une tâche difficile ; mais c’est mon ouvrage de tous les ans, et il fallait le faire.

« Le malheur avait aussi fait sa besogne à Borreby. Owe Ramel, le seigneur de Basnaes, de tout temps l’ennemi de Valdemar Daae, venait de se présenter avec le titre hypothécaire qui lui transférait la propriété du domaine, du château et de tout ce qu’il contenait encore. Moi je tambourinai sur les vitres cassées, je fis claquer les vieilles portes aux gonds rouillés, je sifflai à travers les fentes et les lézardes. Hou-hi-hi ! Quel sabbat je fis ! Je voulais ôter au sire Owe le désir de s’installer à Borreby.

« Ida et Anne-Dorothée pleuraient amèrement. Jeanne gardait toute sa fierté ; elle se tenait droite, toute pâle de dépit ; elle se mordit le pouce jusqu’au sang.

« Owe Ramel offrit à Valdemar de le laisser demeurer au château sa vie durant ; mais on le remercia. Et je vis le seigneur Daae, autrefois si opulent, aujourd’hui sans abri, dresser sa tête plus altière que jamais, et quitter d’un pas assuré la demeure de ses pères. C’était un beau spectacle ; j’en fus tellement saisi, que je me rejetai en arrière violemment pour le laisser passer, et je brisai une grosse branche encore en vie d’un des vieux tilleuls de la cour.

« Le moment était dur, et il fallait une grande force d’âme pour garder une contenance digne ; mais Valdemar Daae avait un cœur de roche.

« Lui et ses filles n’avaient plus rien à eux, que les vêtements qu’ils portaient. Si, cependant ; ils avaient encore une nouvelle cornue qu’on avait pu acheter à force de privations et où l’on avait recueilli ce qu’on était parvenu à ramasser par terre de cette précieuse préparation alchimique qui devait fournir des monceaux d’or.

« Valdemar Daae la serra avec soin dans son sein, puis, en main un bâton, le seigneur jadis si redouté, si riche, sortit du manoir de Borreby avec ses trois filles. Ses joues étaient brûlantes de colère contenue ; mais je les rafraîchis de mon souffle, je fis voltiger ses longs cheveux blancs. Pour le consoler je lui chantai ma chanson : Hou-ou-houd ! Je file, je vole ! Mais cela lui fit peut-être penser que toute son opulence s’était envolée, comme emportée par une bourrasque : Hou-ou-houd ! hou-ih !

« Ida marchait à l’un des côtés de son vieux père, Anne-Dorothée de l’autre. Jeanne se tenait en arrière ; devant la porte elle se retourna pour jeter un dernier regard sur le lieu où elle avait vécu dans le luxe et dans la richesse : ses yeux n’étaient même pas humides ; mais cette fierté n’attendrit pas le sort.

« Ils suivirent le chemin où ils avaient passé si souvent dans leur beau carrosse ; maintenant à les voir on aurait dit une famille de mendiants. À travers champs et bruyères, ils gagnèrent la hutte d’argile qu’ils avaient louée pour un écu et demi par an ; leur nouvelle demeure était aussi vide de meubles que celle qu’ils venaient de quitter ; il y avait les quatre murailles nues. Corbeaux et corneilles voletaient là par bandes, criant d’une voix gouailleuse : Crah, crah, rrrha, crah ! comme autrefois lorsqu’on avait abattu la belle forêt.

« Le sire Daae et ses filles entendirent bien ces voix moqueuses et aussi un sch-sch-housh, ce qu’on dit aux chiens qu’on chasse ; mais qu’est-ce que cela pouvait leur faire après ce qu’ils avaient éprouvé ?

« Ils s’installèrent dans leur hutte misérable ; je les laissai pour continuer mon ouvrage, faire tomber les feuilles et pousser les nuages, les amonceler et les faire ruisseler en pluie, agiter les vagues de la mer et submerger les navires. « Hou-ou-houd ! Je file, je vole ! »