Conte du Vent

par Hans Christian Andersen

« Sur les bords du grand Belt, dit le vent, se trouve un vieux manoir seigneurial, construit de murs épais, en grès rouge. J’en connais toutes les pierres ; je les ai déjà vues lorsqu’elles servirent à bâtir le château de Marsk-Stig ; quand il fut démoli, elles furent transportées plus loin, et c’est avec elles que fut élevé le château de Borreby, dont je vous parle et que vous pouvez encore voir debout.

« Je les ai tous connus, les hauts et puissants barons et les belles châtelaines qui ont habité ce fier donjon. Mais laissons-les ; je ne veux aujourd’hui parler que de Valdemar Daae et de ses filles qui le possédèrent aussi dans leur temps. Quand ? Tu trouveras cela dans les chroniques.

« Quel front altier il avait, le seigneur Daae ! Il était de sang royal. Il savait mieux que vider des hanaps ou chasser le cerf. Il avait une foi entière en lui-même. Lorsque quelque chose n’allait pas de ce qu’il entreprenait : « Cela viendra ! » disait-il en souriant tranquillement et sans douter jamais du succès.

« Son épouse, habillée de vêtements tissés d’or, ressemblait à une reine quand elle marchait fièrement dans la grande salle sur le parquet incrusté de bois précieux, qui brillait comme une glace ; partout pendaient des tapisseries magnifiques ; les meubles étaient d’ébène et d’ivoire, ils étaient ciselés avec art. Elle lui avait apporté en dot de grandes richesses, de l’or, de l’argenterie. Quel luxe il y avait alors au château de Borreby ! La cave était remplie des vins les plus fins ; dans l’écurie on entendait hennir de fougueux chevaux issus des races les plus pures.

« On voyait jouer dans le parc trois enfants, trois gracieuses jeunes filles, Ida, Jeanne et Anne-Dorothée ; ces noms sont toujours restés dans ma mémoire.

« C’étaient des gens riches, c’étaient des gens de qualité, nés dans les grandeurs, élevés dans le faste. Hou-ou-houd ! Je file, je vole ! » dit le vent, puis il continua son récit :

« Jamais je ne vis là, comme dans les autres manoirs, la châtelaine filer sa quenouille, entourée de ses suivantes ; elle ne faisait que toucher les cordes de son luth et chanter, non pas des anciens airs danois, mais des lais et ballades importés de l’étranger.

« C’était une vie, un mouvement continuel dans ce château ; de près et de loin les hôtes y affluaient. Des festins tous les jours. Souvent le choc des coupes y retentissait si bruyamment, qu’on l’entendait au dehors, même quand je soufflais de toutes mes forces.

« Oui, là il y avait liesse, et luxe et superbe ; mais de vertus, aucune.

« Une fois, le soir du premier mai, j’arrivais de l’ouest ; je venais de m’amuser à pousser des navires vers la côte du Jutland où ils s’étaient brisés et avaient péri corps et biens ; puis, filant par-dessus la vaste bruyère, j’avais traversé comme un éclair l’île de Fionie et j’arrivai au grand Belt, fatigué, toussant, ahanant. Je m’allai, pour me reposer, me blottir sur la plage du Sélande, près de Borreby, contre la magnifique forêt de chênes qui existait alors en ce lieu.

« Les jeunes garçons du pays y ramassaient des fagots de branches mortes et bien sèches ; ils les portèrent sur la place du village, les placèrent en tas et y mirent le feu. Filles et garçons sautèrent, chantant, dansant en rond autour de ce bûcher en flammes.

« Je soufflai légèrement sur le fagot qui avait été apporté par le plus beau, le plus alerte des garçons. Il lança une gerbe de flammes comme un éclair, la plus haute de toutes. Quels cris de joie parmi les filles ! Ce garçon l’emporta donc sur les autres ; il fut pour cette année le coq du village et il choisit parmi les filles celle qui lui plut. Ce ne fut pas celle qui s’y attendait. Alors ce furent des rires et une jubilation plus grande et plus franche que dans les somptueuses salles du beau château.

« Tout à coup arriva un carrosse doré, attelé de six chevaux. La châtelaine s’y trouvait avec ses jeunes filles, tendres, délicates et charmantes fleurs, la rose, le lis et la pâle hyacinthe. La mère était comme une superbe tulipe, resplendissante de beauté et couverte de brillants atours, mais raide sur sa tige. Elle ne salua pas du plus petit signe de tête la bande joyeuse qui s’était arrêtée dans ses jeux et s’inclinait respectueusement devant les seigneurs.

« En voyant passer ces trois gracieuses filles, je me demandais quels seraient un jour les jeunes gens qui les choisiraient pour leurs épouses. Ce ne sera pas moins, me dis-je, que de puissants chevaliers, des princes peut-être.

« Hou-ou-houd ! Je file, je vole !

« Les paysans faisaient comme moi, ils bondissaient, voltigeaient de nouveau en tourbillon autour du feu, et le carrosse aussi filait entraîné au galop.

« Au milieu de la nuit, lorsque je me levai pour reprendre ma course, la fière châtelaine se coucha pour ne plus se relever ; elle avait été prise d’un mal subit, qui l’emporta aussi prestement que j’aurais pu le faire.

« Valdemar Daae resta quelque temps sombre et soucieux à ce coup inattendu. L’arbre le plus fort peut être courbé par la bourrasque, mais il se redresse bientôt. Les jeunes filles pleurèrent longtemps ; mais vassaux et varlets, au contraire, n’eurent pas à essuyer leurs larmes. Quelle dure maîtresse elle avait été ! Hou-ou-houd ! Et je filai comme elle. Je retournai, je retournai souvent sur les côtes du Belt me reposer près de Borreby contre la belle forêt de chênes. Là nichaient des hérons, des pigeons ramiers, des corbeaux et des cigognes. C’était au printemps ; quelques-uns de ces oiseaux couvaient leurs œufs, d’autres avaient déjà fait éclore leurs jeunes. Tout à coup retentit un ramage bruyant ; toute la gent volatile voltigea éperdue, faisant entendre des cris de douleur et de colère. Coup sur coup la cognée frappait sur les arbres. La forêt allait être abattue. « Valdemar Daae voulait construire un superbe navire à trois ponts, un navire de guerre : il était sûr que le roi le lui achèterait bien cher. C’est pourquoi il avait condamné l’antique forêt qui était à la fois l’abri des oiseaux et un moyen de reconnaissance pour les marins sur ces côtes dangereuses. Les hiboux s’enfuirent les premiers ; leurs nids furent détruits. Puis hérons, corbeaux et tous les autres oiseaux se décidèrent à quitter les lieux où depuis des siècles des centaines de générations de leur race avaient eu leur demeure inviolable. Avant de partir ils voletèrent en grands cercles par bandes, poussant des cris aigus de fureur. Je comprenais bien ce qu’ils disaient ; les corneilles criaient : « Crah, crah ! notre maison craque. « Crah, crah ! »

« Au milieu des grands arbres abattus, Valdemar Daae et ses trois filles contemplaient l’œuvre de destruction. Tous riaient aux éclats des cris sauvages des pauvres bêtes expulsées. Il n’y en eut qu’une seule, Anne-Dorothée, la plus jeune, qui eut un mouvement de pitié lorsqu’on fut pour abattre un arbre à moitié desséché sur lequel une cigogne noire avait bâti son nid, d’où les petits sortaient leurs têtes effarouchées. Les larmes aux yeux, elle supplia qu’on les épargnât ; et on ne toucha pas à l’arbre. Du reste, il avait peu de valeur.

« Une fois la forêt par terre, ce fut pendant des mois un travail incessant. On scia des planches, on les arrondit, on les cloua ; on construisit le navire à trois ponts. L’architecte n’était qu’un roturier, mais il n’en était pas moins fier, et il avait raison. Sur son front, dans ses yeux brillait l’intelligence. Valdemar Daae l’écoutait volontiers causer, et sa fille Ida, l’aînée (elle avait quinze ans), souriait lorsqu’il parlait. Tout en construisant le navire, le jeune architecte se bâtissait à lui-même un château en Espagne où il finissait par entrer en compagnie d’Ida. Cela aurait pu arriver, si seulement ce château avait été en bons murs de pierres, avec de vastes salles bien décorées, et entouré de beaux domaines, fermes et forêts.

Mais ce n’était pas le cas, et, malgré son esprit et son savoir, le pauvre architecte ne fut pas mieux accueilli qu’un moineau qui aurait voulu frayer avec des paons. Hou-ou-houd ! Je m’en fus, et lui aussi. Une fois son ouvrage achevé, il lui fallut quitter Borreby. La gentille Ida le regretta une semaine, puis elle se résigna aux coups du sort.