Qu’advint-il de Valdemar Daae et de ses filles ?
« Ce fut un demi-siècle plus tard, dit le vent, que je vis pour la dernière, dernière fois Anne-Dorothée, la pâle hyacinthe ; elle était vieillie et courbée ; elle avait survécu à tous les autres ; elle se souvenait de tout.
« Sur le balcon du beau château du prévôt de Viborg se tenait la noble dame du manoir avec ses filles ; elles contemplaient la vaste bruyère ; leurs regards s’arrêtèrent sur un arbre isolé au milieu de la lande ; un nid de cigogne y était suspendu. Contre l’arbre se trouvait adossée une pauvre cabane délabrée, recouverte de branches et de mousse ; elle était moins bien entretenue que le nid de la cigogne.
« Quand je passais par là , dit le vent, je retenais mon souffle pour ne pas renverser la misérable masure. Elle faisait tache dans le paysage et on l’aurait enlevée avec l’arbre, n’avait été le nid. On ne voulait pas chasser l’oiseau d’Égypte ; c’est pourquoi on laissait subsister l’arbre et aussi la baraque ; la pauvresse qui l’habitait conservait ainsi un abri. Était-ce la récompense de ce qu’un jour elle avait supplié qu’on n’abattît pas ce même arbre à cause du nid de cigogne ? Elle le croyait, car elle se souvenait de tout.
« Ah ! ah ! l’entendais-je soupirer ; ah ! se disait-elle à elle-même : les cloches n’ont pas sonné à ton enterrement, Valdemar Daae ; les enfants du village ne sont pas venus chanter les psaumes quand fut enseveli le dernier des anciens et puissants seigneurs de Borreby.
« Il savait qu’aucun honneur ne lui serait rendu ; cependant il vit arriver la mort avec joie. Tout a une fin, même la misère. Rien n’avait pu abaisser son esprit altier, jusqu’à ce que ma sœur Ida, vaincue par la souffrance et les privations, consentît à épouser un paysan. Cela fut trop pour Valdemar Daae. Sa fille, la femme d’un serf, taillable et corvéable, que le seigneur du village pouvait, quand il le voulait, faire attacher au pilori pour la moindre faute ! Le cœur de Valdemar se brisa. À peine sauvée de la faim, Ida mourut de chagrin de s’être ainsi mésalliée. Que j’envie son sort ! Je ne puis donc mourir. Oh ! Dieu de miséricorde, délivrez-moi de cette longue torture ! »
« L’autre sœur, reprit le vent, Jeanne la fière, avait un esprit viril et le cœur haut. Elle prit des habits d’homme ; la souffrance avait flétri sa beauté et, ainsi vêtue, on ne la prenait plus pour une femme. Elle s’engagea comme matelot à bord d’un navire. Elle était taciturne et sombre ; mais elle travaillait ferme ; jamais elle ne reçut un mot de reproche ; elle acceptait son salaire, mais elle faisait plus que sa tâche. Une nuit, par une tempête, je la soufflai par-dessus bord dans la mer, dit le vent ; à mon avis, j’ai bien agi et je lui ai rendu service. »
par Hans Christian Andersen
illustrés par Edmund Dulac
Édition de 1911
URL: https://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb31719010d
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