« Dans l’écurie hennissaient les fiers coursiers, au poil noir et luisant. Ils méritaient d’être admirés. Quand je ne prenais pas mon allure rapide, ils pouvaient lutter de vitesse avec moi. Aussi venait-on les voir de loin. L’amiral qui arriva, envoyé par le roi pour examiner le nouveau navire et l’acquérir s’il le trouvait à son gré, parla dans les termes les plus élogieux de ces superbes chevaux. J’entendais tout ; pendant qu’on se promenait sur la plage, en causant du navire, j’amoncelai devant Valdemar Daae des brins de paille qui avaient la couleur de l’or ; mais l’or véritable qu’il convoitait lui échappa. L’amiral désirait les fiers coursiers ; c’est pourquoi il les louait tant. On ne le comprit pas, et le navire ne fut point acheté. Comme il ne pouvait convenir qu’au roi, il resta dans le sable, couvert de planches, comme une nouvelle arche de Noé ; jamais il ne vint de flots pour l’emporter.
« Hou-ou-houd ! Je file, je vole ! Hou-ou pour la belle forêt inutilement abattue.
« Au temps d’hiver, continua le vent, quand la neige couvrait les champs et que les glaçons flottaient de toutes parts, j’arrivai en grondant le long de la côte. Je vis se rassembler de grandes bandes de corneilles et de corbeaux, l’un plus noir que l’autre. Ils vinrent se poser sur le navire abandonné qui gisait dans le sable ; la Mort semblait y régner. Et ils se mirent à pousser des cris rauques, ils parlaient de la belle forêt abattue, et de tous les oiseaux qui l’égayaient et qui avaient été dispersés, et de tous les nids détruits, et des pauvres petits qui avaient péri dans cette affreuse débâcle — et tout cela pour cette grande machine inerte, ce fameux navire qui n’avait jamais navigué.
« Je fis tourbillonner la neige, et elle vint s’étendre comme une vaste nappe autour du navire et presque au-dessus des mâts. Puis je soufflai de toutes mes forces, et, bien qu’il n’eût jamais été secoué par les flots, il apprit bientôt ce que c’est qu’une tempête. Hou-ou-houd ! Ouh-ouh-ouh !
« Et l’hiver fila, et ensuite l’été ; les jours s’envolèrent, comme je vole, comme s’envole la neige, et ensuite les fleurs et puis les feuilles des arbres ! Tout file, tout vole, tout s’en va, ou-ou ! et les enfants des hommes aussi.
« Mais les filles de Valdemar Daae n’étaient pas encore prêtes à s’envoler.
« Ida était toujours resplendissante de jeunesse, comme une rose fraîchement épanouie, telle que le pauvre constructeur du navire l’avait aperçue. Souvent, quand elle était assise, pensive, sous les pommiers du verger, je saisissais et dénouais ses longs cheveux bruns ; je les couvrais des fleurs blanches et roses des arbres. Elle ne s’en apercevait pas ; elle restait immobile, contemplant à travers le feuillage le soleil et l’horizon qui paraissait comme un immense lingot d’or.
« Sa sœur Jeanne était élancée comme un lis, éclatante de beauté, mais la tige raide et peu flexible, comme sa mère. Elle aimait à se promener dans la grande salle d’honneur où pendaient les portraits de ses nobles ancêtres. Les femmes portaient de riches vêtements de velours et de soie, un tout petit chapeau brodé de perles sur leurs étranges coiffures ; c’étaient toutes des beautés altières. Les hommes étaient couverts de cuirasses en acier damasquiné ou de précieux manteaux de fourrure ; autour du cou ils portaient une large fraise ; ils avaient, selon la mode antique, l’épée attachée autour de la cuisse et non à la taille.
« À quelle place de la muraille mettrait-on un jour le portrait de Jeanne, et quel costume porterait le noble seigneur destiné à être son époux ? C’est à cela qu’elle pensait ; je l’entendis se parler doucement à elle-même, lorsque par une fenêtre ouverte je m’engouffrai un jour dans la salle des aïeux.
« Anne-Dorothée, la pâle hyacinthe, n’était qu’une enfant de quatorze ans ; elle était silencieuse. Ses grands yeux bleus comme la mer jetaient des regards rêveurs ; mais autour de ses lèvres se jouait encore le doux sourire de la première jeunesse. Pour rien au monde je n’aurais voulu faner ce délicieux sourire.
« Je la rencontrais sans cesse au jardin, dans le parc et jusque dans les champs ; elle cueillait des fleurs et des herbes dont son père avait besoin pour en distiller des remèdes et des breuvages. Valdemar Daae était pétri d’orgueil ; mais il était aussi rempli de science, il connaissait les plantes, les pierres et toute la nature. C’était bien rare, dans ces temps-là , et l’on racontait mystérieusement des choses étranges sur son vaste savoir.
« Même en été, le feu flambait dans la cheminée de son cabinet, où il s’enfermait des journées et même des nuits entières, penché sur ses cornues et ses creusets. Jamais il ne parlait de ce qu’il cherchait ainsi ; il savait que, pour se rendre maître des forces de la nature, il faut le plus rigoureux silence : son désir était d’arriver au grand art ; il croyait toucher au but et pouvoir faire de l’or rouge.
« C’est pourquoi la fumée s’élançait sans interruption de la cheminée ; quel feu ! quelles flammes ! Je me mêlai de l’affaire, dit le vent, et, en soufflant à travers l’âtre, je chantai : « File ! file ! tout cela ne sera que fumée, charbon et cendres. Tu te brûles, tu te brûles. Hou-ou-houd ! File ! vole ! » Mais Valdemar Daae tint bon et ne voulut pas lâcher prise. Les superbes coursiers ! où sont-ils ? Et les coupes d’or et toute la riche vaisselle en vermeil, et les troupeaux, et les métairies ? Tout cela est fondu ; tout a été vendu pour alimenter ce terrible creuset qui ne veut pas rendre une parcelle de l’or qu’il dévore.
« Les granges, les caves, les greniers, les armoires se vident ; les valets disparaissent ; en place accourent les rats et les souris. Une vitre se brise, une autre saute. J’eus bientôt mes coudées franches dans l’antique manoir ; je n’avais plus besoin d’attendre qu’on ouvrît la porte ou de me faufiler par la cheminée : j’entrais, je sortais à ma guise. Je soufflais à travers la porte d’honneur : cela résonnait comme le cor du gardien ; mais il n’y avait plus de gardien. Je tournais la girouette du donjon ; c’était un bruit sourd et rauque ; on aurait dit le ronflement du veilleur ; mais il était loin depuis longtemps ; les belettes et les hiboux régnaient seuls dans la tour. Les portes sortaient de leurs gonds, tout se fendait, se crevassait, se délabrait. J’entrais, je sortais, dit le vent ; c’est pourquoi j’ai vu tout ce qui se passa.
« Au milieu de cette fumée, de ces cendres, l’attente, la fièvre, les veilles rongeaient le corps et l’âme de Valdemar Daae ; ses cheveux, sa barbe blanchissaient ; mais non plus que dans la cheminée, la flamme ne s’éteignait dans ses yeux, qui brillaient de l’éclat fauve de la convoitise, de l’amour passionné de l’or.
« Rien toujours dans le creuset. Tout est vendu, les dettes s’accumulent. Moi je chantais joyeusement à travers les vitres brisées et les fentes des murailles ; je soufflais dans les bahuts des demoiselles, où gisaient, fripées, fanées, les belles robes d’autrefois qu’on ne pouvait plus remplacer et qu’il fallait continuer à porter.
« Jamais à ces fières jeunes filles on n’avait chanté la vieille ballade : « Ils vivaient dans un pays de cocagne, puis ils moururent de faim ! » et cependant c’est ce qui leur arrivait.
« Moi, je prenais de plus en plus mes ébats dans le château, dit le vent. Mon souffle devenait mélodieux à travers les longs corridors ; il résonnait en accords étranges. Mais on avait autre chose à faire que de m’écouter. Il gelait, l’hiver était glacial ; je charriai de la neige autour du château : on dit qu’elle tient chaud. Mais les trois nobles demoiselles demeuraient au lit le jour, car il ne restait plus de quoi faire de feu ; la forêt, qui leur aurait fourni du bois, était abattue.
« Valdemar Daae grelottait ; il souffrait de faim et tremblait ; mais son orgueil restait indomptable. J’avais beau lui crier : « Hou-ou-houd ! file, file ! » il ne bougeait pas, ne bronchait pas.
« Après l’hiver vient le printemps, disait-il ; après la peine, la joie. Il ne s’agit que de ne pas perdre patience. Maintenant le château et le domaine sont engagés aux usuriers : nous sommes au bout de nos ressources ; mais aussi notre triomphe approche. L’or va poindre dans mon creuset, c’est pour Pâques. Je l’ai lu dans les étoiles du ciel.
« Un autre jour, voyant une araignée filer sa toile : « Tenace, infatigable petit tisserand ! dit-il. Tu m’apprends qu’il faut tenir ferme. Si l’on déchire ta toile, aussitôt tu la recommences et tu la refais. On l’arrache encore ; tu reprends ton œuvre et tu la termines. C’est ce qu’il nous faut faire aussi, et la récompense ne manquera pas. »
par Hans Christian Andersen
illustrés par Edmund Dulac
Édition de 1911
URL: https://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb31719010d
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